Oui, je dis bien, au fur et à mesure que j'avançais dans la lecture de votre thèse, j'étais pénétré d'une telle proximité d'itinéraire (et cependant à 20 ou 25 années d'intervalle) et d'une telle coincidence dans les avatars de la construction de son regard, et de la vision que l'on acquiert du monde que, sur le plan affectif (ou de cette sorte de liaison intime qu'il y a entre l'affectif et le rationnel), ça ne pouvait pas ne pas éveiller en moi des quantités de résonnances.Cette proximité de destin et de sensibilité va très loin. Pour en donner quelques exemples, j'ai découvert, à vous lire, vous que je ne connaissais pas, que cela avait même été jusqu'à avoir partagé le fait de débarquer dans un pays avec un contrat bien ficelé - et, à peine mon équipe embauchée, pour des raisons politiques sur lesquelles il n'y a pas lieu ici de m'appesantir, de me retrouver le dos à la mer sans contrat. Ou encore cette manière que nous avons partagée tous les deux d'avoir voulu être plus nationnaliste que les nationaux, jusqu'à avoir envie de prendre la nationalité du pays.
Et puis aussi le même désenchantement que l'on a éprouvé lorsque, 10 ou 20 ans plus tard, on retournait sur les lieux de ses crimes et de ses anciennes passions, etc,...
Et puis, peut-être plus encore partagé avec vous, le fait que le choc (j'irai même jusqu'à dire la violence) de notre immersion au sein des appareils bureaucratiques et l'apprentissage de la technocratie, dont nous faisions intimement partie, a été comme le PRELUDE INITIATIQUE, comme le ressort d'une TRANSMUTATION dans le monde de la ré-flexion, de ce qu'on pourrait appeller la REFLEXIVITE (au sens du mot réflexion) : c'est-à-dire une certaine propension, lorsqu'on aborde un nouvel objet, à s'interroger en permanence sur la position de son regard (comme le navigateur avec son sextant), sur les conditions intimes et sur ses conditionnements statutaires et sociaux. Car, en effet, je pense très riches les travaux qu'il y a depuis une quinzaine d'années sur les itinéraires de vie ; mais ici, ce n'est pas de la vie des autres dont il est question, mais de votre propre vie.
Peut-être la seule différence entre nous, mais à vous lire de près je crois qu'elle n'en est pas une ; c'est que dans votre cas l'entrée dans les SHS, c'est-à-dire dans le monde des mots et du sens, de l'interprétation et de la compréhension, ne s'est accompagnée d'aucune rupture avec le monde de l'architecture (qui est celui de l'image et de la forme) - et que dans mon cas l'entrée au CNRS, il y a 17 ans, a pu faire croire à une certaine rupture avec mon passé d'intervenant dans ce que vous appellez les "collectifs d'énonciation". Mais en fait, ma manière de toujours faire de la recherche, dans le cadre engagé de ce que l'on appelle "recherche-action" dans notre jargon, me met à peu près dans la même position du regard que la votre.
Si donc vous vous posez la question : "qu'est-ce qu'un architecte dans le collectif d'énonciation ?", moi, les miennes sont 1) "qu'est-ce que les SHS dans un collectif d'énonciation ," où, quasi nécessairement, on est à la fois "contre et tout contre", comme vous le disiez tout à l'heure. 2) Et "qu'est-ce que veut dire ce vaste phénomène de socialisation des SHS qu'il y a eu, à peu près depuis le début de mes années professionnelles ?". Quelles sont nos différences et nos similitudes du point de vue de la bureaucratie ? A quoi servons-nous ?
Vous dites quelque part, "l'architecte, c'est l'acteur le plus délicat à placer dans le mileu bureaucratique". Est-ce qu'on ne pourrait pas dire la même chose des SHS ? Est-ce que les SHS, c'est fait pour renforcer le collectif d'énonciation dans son autisme par rapport à l'habiter, à l'habitat des hommes, en jouant de toutes les simagrées de la science ? ou alors est-ce que c'est un passeur entre l'habiter, l'anthropologique de l'habiter d'une part (ce que vous appellez l'usage et l'usure) - et d'autre part l'acte de construire, c'est-à-dire la "rationnalité orientée selon des fins" qui, nécessairement, conditionne l'efficacité de la construction ? D'une part ce qu'Habermas appelle l'"agir communicationnel" et d'autre part la rationnalité technique, ou encore, et ça n'est pas loin d'être la même chose, ma dialectique du ménagement et de l'aménagement,... Mais alors, quel pouvoir a-t-on pour opérer une telle alchimie ? Qu'est-ce alors que l'architecte ou le sociologue ? Le "col blanc" ou le "fou du roi", ou les deux à la fois ?
Voilà donc ce qui nous rassemble. Mais il y a aussi ce qui pourrait nous distinguer. Et c'est peut-être là que j'ai appris le plus de votre thèse, et qu'il me reste encore à méditer. C'est-à-dire que votre manière de faire de la sociologie (puisqu'il s'agit ici d'une thèse de sociologie) n'est pas exactemnt la même que la mienne.
Et là, par rapport à ces questions qui nous sont communes, à ce point précis de notre dialogue, je vous sais grè d'avoir consacré une bonne partie de votre thèse à explorer ce qu'était la spécificité de l'architecte. Je ne porterai pas de jugement sur ce que vous en dites (et qui, encore une fois, m'a beaucoup appris) et sur vos querelles normales d'écoles et de tribus, car je ne suis pas compétent. Mais je peux me permettre de dire que vous êtes un bon sociologue parce que, dans ce texte, vous avez travaillé sur le différentiel qu'il y a entre l'architecte et le sociologue. Il y a comme une sorte de vibrato de l'entre-deux qui donne de la force à vos propos car il permet de rebondir sur la spécificité des SHS.
Je crois en effet qu'il y a chez vous une manière de faire des SHS qui, si elle participe des mêmes patterns, procède selon des voies qui ne sont pas les mêmes, et c'est ce différentiel qui me parait féçond et heuristique. Je veux dire par là que, par le fait que vous êtes architecte, votre sociologie est une SOCIOLOGIE DU REGARD et de la MOBILITÉ DU REGARD, et que c'est cette mobilité de l'étranger permanent que vous êtes partout où vous passez, et dans tous les territoires que vous habitez, qui constitue non seulement votre être au monde, mais aussi votre manière de sociologiser. Et là encore je m'y retrouve. Dans ce monde de l'encadrement par la norme et l'abstraction, il y a peut-être une manière NOMADE de faire de la science qui, par sa capacité à passer les frontières, à mimétiser ses objets, et donc à bricoler son sens, peut apporter quelques lumières sur les phénomènes d'individuation et de mondialisation que Simmel avait déjà compris bien avant nous.
Voilà donc quelques propos en guise d'introduction. Maintenant, si je reviens à votre texte, j'essayerai d'en définir l'économie générale et puis, à certains endroits qui m'ont plus particuliérement accroché, de rebondir et de digresser dans un sens qui ne vous est d'ailleurs pas étranger.
Je crois qu'il y a dans cette thèse, qui à certains pourrait apparaitre proliférante, DEUX GRANDS PRINCIPES ORGANISATEURS. Le premier est, je crois, à rechercher dans le style et la démarche littéraire. Vous me direz si je me trompe, mais j'ai vu dans votre démarche trois procédés stylistiques et tout votre art consiste à les mettre en regard les uns les autres.
L'un, parfois rébarbatif, car il est nourri de sigles (à croire que les ingénieurs des Ponts du Plan de Constantine sont encore là) est celui par lequel voous parlez des contraintes et des règles auxquelles vous aviez à faire, ponctuées d'organigrammes. C'est très clairement écrit mais, c'est normal, assez chiant à lire. Mais c'était le passage obligé, incontournable, pour rendre compte d'une réalité qui s'imposait à vous, et qui visiblement vous en a fait baver. Soit dit en passant, j'ai rencontré le même problème dans mon dernier livre (Les Terres et les Mots) lorsque je devais me référer à mes passages successifs au Ministère de l'Equipement.
Le deuxième procédé stylistique est le récit de votre vécu des projets, tout aussi clairement écrit, et qui me parait intéressant pour au moins deux raisons. D'abord parce que ce genre de récit donne à voir très concrétement l'accommodement des normes et des ruses, de tekhné et de métis par lequel il faut passer pour tenir une place dans le collectif d'énonciation. D'autre part, dans ce composite, dans le récit de cet accommodement, il y a déjà une première distanciation du regard et particuliérement l'amorce d'une théorisation, dans la mesure où ça permet de glisser entre le dire et le faire, aussi entre des pans hétérogènes de la bureaucratie et de l'appareil politique.
Et puis enfin il y a ces 60 anecdotes qu'un lecteur pressé pourrait très bien ne pas lire et qui sont pourtant, à mon sens, le noeud central de votre production littéraire, parce que c'est là que s'opère une double transmutation, une double alchimie : d'abord celle de l'introduction des habitants réels, en chair et en os, dans un processus d'abstraction qui les en a évacués. Et d'autre part votre alchimie propre d'habitant en ce monde, qui doit rendre compatibles ses fureurs révolutionnaires avec les baffes qu'il recoit dans la vie et l'ordre, à la fois réel et utopique dont il est, qu'il le veuille ou non, l'un des porte-paroles. D'une certaine facon, l'anecdote est à la fois le lieu où s'exprime dans le texte le "doble bind" et l'ironie : où, comme dirait Yves Barel, "on maîtrise l'ironie cruelle de la recherche sociale par l'ironie cruelle du chercheur social".
Et si je me reporte au genre d' analyses qui ont été faites pour d'autres par Daniel Vidal, je dirai qu'il y a dans votre travail un double versant ; un versant FLAUBERTIEN qui est la passion du détail, cette passion du terrain et du symbolique, et le tout pris dans une écriture particuliérement maîtrisée et maîtresse de sa destinée. Et puis il y a le côté BATAILLE, dans la mesure où, à chaque instant, cette passion de terrain se transforme en mystique de l'immersion, de l'expérience intérieure. Il y a en effet chez vous une passion à rompre, à consommer cette rupture avec toute méthodologie généralisante, avec toute systématicité théorique, ce qui, d'une certaine facon, caractérise l'oeuvre de Bataille qui est un système qui n'a pas de systématisation en soi. Donc, si vous faites un jour école, ça ne peut être que sous la forme d'une diaspora. Je vous vois mal à la tête d'une secte qui répéterait vos leçons de manière scolastique, puisque, tout à l'heure il était question de scolastique. Peit-être avez-vous la chance de parler dans le désert, car c'est de là que la voix porte le plus loin.
Et là j'en reviens au côté flaubertien. Il y a dans votre texte des plages de lucidité telles qu'on a parfois l'impression d'être votre regard sur les choses. Il y a là quelquechose du VOYANT. En ce sens je citerai une phrase de Vidal, qui l'empruntait à Wittgenstein : "au fond, le problème de la sociologie, c'est de rendre compte de ce qui est sous nos yeux et qu'on ne voit pas!".
D'où le rôle de l'anecdote qui est apparemment ce qu'il ya de plus anodin, de plus circonstanciel et qu'on dit en bas de page, en minuscule - alors que c'est en même temps ce qu'on a envie de clamer, de faire passer dans l'espace public. C'est là, à mon sens, que fusionnent le versant Bataille et le versant Flaubert, et qui m'a tellement passionné.
Le deuxième grand principe organisateur de votre texte réside, comme je le disais tout à l'heure, dans votre volonté d'ancrer votre regard dans une position bien spécifique qui est celle de l'architecte. Mais je dirai que cet ancrage ne présente d'intérêt que par l'immense capacité qu'il vous confère de FAIRE CIRCULER LE REGARD. Il y a dans votre texte maints exemples de ce NOMADISME DU REGARD : entre l'Algérie et la France, entre les ZHUN et l'habitat illicite, entre le terrain et la théorie, entre l'anecdote, le récit et les organigrammes, etc,...
On peut interpréter cette manière que vous avez de nomadiser de différentes façons, qui sont d'ailleurs très clairement explicitées dans votre texte. Dans le fond, lorsqu'on cherche à prendre de la distance par rapport à ce qui apparait de prime abord comme "évidence", à cette sorte de naturalisation des faits et des choses que produisent les mots, les normes et les organigrammes, je ne vois guère que deux façons de s'en tirer ; soit que l'on procède par le travail sur le temps, sur la longue durée des objets de recherche que l'on se donne pour faire apparaitre de l'explicité et de l'implicité social. C'est souvent entre cet explicité et cet occulté que l'on construit ses hypothèses de travail. Soit que l'on procède par le travail sur l'espace, aux marges et aux frontières du problème que l'on aborde. Et je crois que vous avez largement eu recours à ces deux méthodes qui peuvent donner l'apparence d'une certaine dissémination alors que j'y vois une profonde unité ; de là votre immense capacité d'étonnement, ou peut-être même de désenchantement sur ce que l'on ne voit pas parce qu'il est là sous vos yeux. J'en donnerai maintenant quelques exemples.
D'abord j'ai été particuliérement intéressé par votre manière de circuler entre des pensées qui se sont produites à quatre siècles d'intervalle, entre des penseurs de la période almohade comme Ibn Khaldoun et d'autre part Max Weber et Georg Simmel. Il y a là un vaste mouvement de la pensée, très féçond du point de vue de la compréhension des rapports entre la ville, l'urbanisation et le phénomène bureaucratique. Ces auteurs (déjà Ibn Khaldoun au XV ° siècle) ont montré combien l'autonomisation des individus, propre à la ville, a pour corollaire le renforcement des règles explicites et donc de la bureaucratie. Simmel est plutôt sur le premier versant du postulat, raison pour laquelle la question de l'étranger prend tellement de place dans son oeuvre ; et Weber, plutôt sur le deuxième versant (croissance de la spécialisation dans la division du travail, généralisation de la monnaie et de la valeur d'échange). Soit dit en passant, votre méthode de travail est plutôt wébérienne (l'"idéal-type") dans l'élucidation de ce qu'est la bureaucratie algérienne ; elle est plutôt simmélienne (l'anecdote) lorsque vous parlez des habitants et de votre place dans la recherche et l'action.
Et là, je vous suis tout à fait lorsque vous montrez combien ce phénomène d'économicisation de l'espace et d'accomplissement de la marchandise passe NECESSAIREMENT par un acte d'effacement, par un coup de force, une sorte de rupture épistémologique (aurait-on dit il y a quinze ans), ou encore un procès d'abstractisation entre collectif énonciateur et habitants de l'espace. La différence, peut-être, entre la France et l'Algérie, est que, dans le premier cas, on a su inventer toutes sortes de simulacres mathématisés de l'habitant (au travers de l'usager) et que dans le cas algérien l'abstraction apparait dans toute sa violence. Cette manière de regard croisé m'apparait d'autant plus pertinente qu'il y a d'évidentes relations historiques entre les deux modèles (apprentissage colonial et retour de colonie).
Un deuxième zoom que vous faites, en vous servant des travaux de Galbraith me parait tout à fait intéressant, et peut-être a quelquechose à voir avec les difficultés de "traduction" (mot que vous empruntez à Bruno Latour) du modèle occidental par les bureaucraties patrimoniales algériennes. Vous dites quelque part que l'environnement, l'urbanisme et l'architecture sont des alternatives à la guerre.
Et là, pour avoir vécu de près le Plan de Constantine dans les bagages des ingénieurs des Ponts, je ne peux que souscrire à vos propos, et dire qu'il a été déterminant de deux points de vue au moins. D'abord, sur le plan de l'Algérie, l'attitude de De Gaulle (tout d'ailleurs, comme le montre l'Américain Paul Rabinow, celle de Lyautey au Maroc) a été de mettre deux fers au feu. L'un qui était de renforcer le pouvoir de guerre (la paix des braves) ; l'autre une volonté de fabriquer de la paix et du développement (le Plan de Constantine). Et ce deuxième mouvement, consubstanciel au premier, passait nécessairement par de l'urbanisation (contre la politique ruraliste ou minière des colons) et par ce que Rabinow appelle un "pouvoir de sujétion" (en s'inspirant de Michel Foucault), c'est-à-dire tout ce travail d'abstraction, de technicisation (et aussi de SHS) qu'il y a dans les collectifs d'énonciation.
Puis il y a eu, avec la décolonisation, le retournement sur la métropole de cet énorme appareillage instrumental : par exemple les villes nouvelles, la génération des grandes hydrauliques du Midi français, et peut-être surtout le développpement de la notion de "planification intégrée", pratiquée dans différents domaines, où l'on tend à ce que tout le social soit maîtrisable,et donc prévisible et planifiable par l'organisation intégrée des appareils.
Et puis enfin, dans un troisième temps, ce qu'on pourrait appeller un "retour de retour de colonie". Et alors là, vous me direz si je me trompe, le drame de l'Algérie est qu'en plus de toutes les raisons que vous évoquez, elle a été tellement marquée par la guerre d'indépendance (à la différence de la Tunisie et du Maroc) qu'elle a un peu conçu son économie du développement comme un modèle de guerre, plus que de paix, comme un transfert de technologies que l'on peut imposer dans une discipline de guerre, plus que dans le sens de ce que vous appellez une "traduction". D'où aussi la difficulté qu'il y a à passer d'une bureaucratie de type patrimoniale à une bureaucratie de type technostructure. Ce que vous exprimez par une formule "plutôt pas assez que trop de bureaucratie !". Et là je rejoins tout-à-fait ce que disait tout-à-l'heure Henri Raymond.
Enfin je voudrais terminer mon intervention, non plus sur des questions attenantes à la longue durée, mais sur vos déplacements du regard dans l'espace ; par exemple entre la France et l'Algérie, entre l'habitat illicite et l'habitat normalisé et légalisé par les collectifs d'énonciation. Comme vous le dites fort bien au niveau de votre expérience personnelle : "c'est dans l'expérience de l'émigration et de l'immersion dans un milieu qui diffère de la "maison" que se joue la capacité de chacun à séparer les mondes sans se morceler et se diviser". Et vous ajoutez plus loin, cette fois à un niveau plus général : "la ville contemporaine semble produire constamment ce type d'individus capables d'opérer ces allers et retours temporels dans un système de développement différentiel qui ajoute au morcellement des lieux, celui des temps". Là encore vous êtes très simmelien.
Je crois que cette vision, que cet exercice permanent de déplacement du regard qui caractérise votre démarche portent en eux un certain nombre de présupposés essentiels (explicites ou implicites) que j'aimerais briévement, bien qu'il me reste fort peu de temps de parole, faire remonter à la surface.
Le premier porte sur la question du territoire. Qu'est-ce qu'un territoire ? Alors que vous étiez chargé de participer à l'économicisation des territoires où vous travailliez, votre territoire à vous, me semble-t-il, a toujours été un territoire anthropologique. C'est à l'évidence la raison pour laquelle vous avez donné tellement d'importance à l'habitat illicite, c'est-à-dire au quartier de Boudghène et à l'histoire de Nedjma. Je vois dans cette façon d'anthropologiser la question du territoire, non seulement une manière de prendre un peu de distance par rapport aux ZHUNS, mais un triple présupposé.
D'abord, me semble-t-il, de votre point de vue, un territoire ce n'est jamais un jeu à deux, c'est-à-dire le seul rapport historique des indigènes à leur terroir. Mais c'est toujours un jeu au moins à trois (encore Simmel) : l'indigène et le terroir, au miroir de l'étranger. La notion d'étranger est inhérente à celle de territoire, et s'il n'y en avait pas, les natifs du lieu se chargeraient bien d'en produire, y compris au sein d'eux-mêmes.
Ma deuxième digression sur le territoire portera sur la façon dont vous avez construit votre interprétation des opérations sur lesquelles vous avez travaillé (particuliérement les ZHUNS). Si l'on veut comprendre quelque chose à la nature de ces grandes opérations, il faut les appréhender à différents niveaux de projection sur l'espace et intégrer ces différents niveaux dans la conception du territoire. Vous montrez clairement combien l'origine de ces opérations est à rechercher ailleurs que sur l'espace où elles se font. Au niveau des stratégies aussi, on voit apparaître une variété d'échelles ; par exemple des stratégies de négociation avec les Walis, à l'échelle de la bureaucratie internationale, ou même à l'échelle internationale (la coopération).
Donc, si on veut parler de territoire, il faut être capable à la fois d'embrasser dans le même mouvement de la pensée des éléments qui étaient complétement disjoints : le local, le national et l'international - le stable et le flux - l'identité et l'altérité. Entreprise d'autant plus laborieuse que la division ordinaire du travail scientifique nous avait appris et nous apprend chaque jour un peu plus à les dissocier ; par exemple l'ethnologie comme discipline du territoire et de l'identité et du stable - l'économie et aussi la sociologie plus tournées vers le flux, la mobilité, le non territoire. D'un côté les territoires, les terroirs, le sol, c'est-à-dire ce qui aujourd'hui est revendiqué par certains comme l'apanage des indigènes (mais qu'est-ce qu'un indigène ?) et le seul vecteur de l'identité - et de l'autre la question de l'étranger, de l'altérité, du tiers et de la marge.
Je crois que cette difficulté, vous la contournez par votre concept de collectif d'énonciation qui consiste à vous situer à l'intersection, au lieu nodal où les disciplines tracent leurs frontières. Mais il me semble que vous allez beaucoup plus loin et que vous dites des choses beaucoup plus importantes encore dans votre mise en scène de la question des quartiers illicites. La difficulté à laquelle je viens de faire allusion, non seulement vous la contournez, mais vous la pulvérisez en disant que le sol n'est pas seulement là où on demeure (et donc vous rompez avec une certaine tradition heideggérienne) mais aussi là où on passe. Et, si j'ai bien compris, le territoire n'est pas pour vous seulement un principe d'identité, sauf à vouloir le réduire, comme en Yougoslavie, à la capacité de ceux qui le possèdent à vouloir terroriser les autres. Mais c'est aussi le lieu où se construit l'altérité, là où l'on apprend à connaître l'autre.
D'où la deuxième réponse que vous donnez à ce paradoxe, qui est le problème de l'étranger dont on a parlé auparavant. L'immigrant alors, si j'ai bien compris, ne serait pas seulement ce dehors dont toute société aurait besoin pour fabriquer ses mythes et pour se distinguer ; mais l'étranger est ce dedans de nous-même qui nous constitue comme singularité. L'étranger, sous toutes ses formes, dans toutes ses gradations, est le miroir réfléchissant, mythique ou réel, sans lequel une société ne peut produire sa culture.
L'autre question qui me parait implicite à votre travail - et là encore, ça m'apparait particuliérement net dans la façon dont vous mettez en regard les quartiers illicites et les quartiers légaux - est celle du rapport entre le centre et la marge. Or, là encore, vous opérez une sorte de retournement qui me parait très fécond. Ce n'est pas tellement d'étudier en soi un quartier illicite qui vous intéresse, mais de vous en servir comme analyseur de ce que les pouvoirs en présence placent au centre de leur dispositif mental et de ce sur quoi vous portez le plus gros de votre attention, à savoir les ZHUNS.
Cette manière de vous y prendre vous permet d'avancer que ce qui est occulté par le collectif d'énonciation, ce n'est pas tellement le marginal, la marge. Bien au contraire, ils sont stygmatisés. Mais ce sont les ressorts-mêmes de la marginalisation. Autrement dit, l'effort de visibilisation des marges ne serait que la partie émergente de l'iceberg, l'explicité du discours, dans lequel sont opacifiés les ressorts-mêmes de la construction d'une marge ; c'est-à-dire le déni du marginal, de l'immigré et du fils d'immigré comme acteur social, co-producteur de son histoire et de la notre, et des mécanismes institutionnels (ou médiatiques) producteurs de ce déni. Comme si cet effort incessant d'invisibilisation de l'autre était corrélatif de ce que mon ami Yves Barel appellait une "marginalité invisible", c'est-à-dire l'occultation des rapports entre les institutions et leurs objets, le champ social et la marge, le champ et sa particule.
Dans cette vision du rapport centre/marge, on s'aperçoit alors que l'occulté n'est pas seulement le travail actif du champ social sur la particule, mais peut-être plus encore le travail de la particule comme acteur sur le champ social. Il y a double réversibilité du territoire au collectif d'énonciation, ce que ne peut et ne veut pas voir ce dernier. Votre position est profondément honnète mais combien difficile. J'aurais pu, dans cet exposé, me livrer à quelques critiques de détail. Mais, comme le temps est compté, j'ai préféré insister sur le côté éminemment positif de ce que je considère non pas seulement comme une très bonne thèse, mais comme la naissance d'une oeuvre sociologique. |