| (d'amnésie ou de forclusion) des tensions et des enjeux qui, à l'évidence, sont autant d'ordre politique, culturel, anthropologique que technique. J'étais très attentif ces jours-ci à ce que disaient les médias sur les négociations de camp David. Ce qui me frappe dans ce conflit est que la question de l'eau qui pourtant apparaît centrale, n'est jamais dite.
Alors, pour en revenir à la question centrale que je posais au début, à savoir celle de la paix dans un climat très conflictuel, j'ai un peu peur qu'à développer un discours de guerre, on ne fasse qu'exorciser notre propre peur et ajouter un peu plus à la confusion ambiante.
Le rôle de l'expérience coloniale et des rapports nord/sud [sud/nord] dans la formation du regard
Avant d'entrer dans le vif du débat, je crois qu'il serait d'abord honnête de dire un mot de l'endroit d'où je regarde et des raisons qui m'ont amené à poser ce genre de question. Comme Alain Joseph, j'appartiens à ce qu'on appelle un pays développé. Comme lui j'ai été chercheur (enseignant) à certains moments de ma vie, et intervenant à d'autres, dans des bureaux d'études. Et même si les étapes sont inversées (lui a d'abord été chercheur, et moi, je ne le suis devenu qu'après quinze ans de bourlingue dans les bureaux d'études), le fait d'avoir joué les deux rôles successivement est tout à fait important. Cela donne une profondeur de champ, une distance aux événements qu'on a vécus et qu'on n'aurait probablement pas autrement.
Par exemple, le fait d'avoir commençé ma vie professionnelle dans les derniers soubresauts de la colonisation en Algérie m'a permis de faire des rapprochements que les plus jeunes générations n'étaient pas capables de faire entre l'histoire des pays du sud et celle des pays du nord. Ainsi, lorsque je suis rentré en France, après un long séjour en Algérie et dans certains pays d'Amérique latine (Vénézuéla, Chili), je me suis rendu compte de deux phénomènes qui vont en sens inverse, et qui néanmoins sont liés entre eux.
Le premier (qui part du sud pour aller vers le nord) consiste en ce que bien des phénomènes - particulièrement en matière d'urbanisme et d'hydraulique - qui vont se produire durant les "trente glorieuses" de la France gaullienne, ne peuvent se comprendre qu'à la condition d'en voir les origines dans la longue durée de l'histoire coloniale ; et plus particulièrement dans le Plan de Constantine (ce plan mis en place par De Gaulle en 1958, d'abord pour sauver l'Algérie fran-çaise, puis lorsqu'il se rendit compte que les carottes étaient cuites, pour sauver la face). Si je parle du Plan de Constantine, c'est parce que je l'ai vécu de près, comme jeune sociologue dans les bagages des ingénieurs des ponts. Mais on pourrait certainement remonter beaucoup plus loin dans le temps. Je suis frappé des similitudes qui existent entre le Plan de Constantine et le phénomène Lyautey au Maroc, dans l'entre deux guerres. Des deux côtés il y a eu cette même volonté de gagner la guerre ( d'un côté la guerre du Rif et de l'autre "la paix des braves") et de produire la paix par le développement des techniques, par les ingénieurs, les urbanistes et les hydrauliciens.
Prenons l'exemple de l'hydraulique. Lorsque Philippe Lamour a été chargé de mettre en place la Compagnie Nationale du Bas-Rhône-Languedoc (sous le gouvernement de Mendès-France, lors de l'indépendance marocaine), la première chose qu'il fit fut d'embaucher tout l'establishment des ingénieurs coloniaux du Maroc, dont la réputation était internationale. Même chose concernant l'Algérie. Lorsque la Société du Canal de Provence est fondée en 1963, elle embauche l'élite algérienne des hydrauliciens, particulièrement ceux d'Oran qui venaient de mettre au point les méthodes les plus sophistiquées de régulation technique des réseaux par l'aval. On assiste alors à une sorte de retournement de l'idée-même de colonisation, de la colonisation externe (le phénomène colonial pris dans son ensemble) à la colonisation sur le sol métropolitain (colonisation interne) de nouvelles terres rendues aptes à l'hydraulique.
Il en va de même pour l'urbanisme autour de Delouvrier qui est successivement le dernier Gouverneur de l'Algérie coloniale et le fondateur des villes nouvelles de la région parisienne. Je ne peux évidemment m'étendre ici sur le sujet. Mais je crois qu'on ne peut rien comprendre par exemple à l'histoire des ZUP, à l'industrialisation du bâtiment, à l'emploi des modèles mathématiques en planification régionale, aux procédures d'urbanisme (SDAU, POS, COS,...) des années soixante, si on ne connaît pas l'histoire du Plan de Constantine ainsi que celle de la première agence française d'urbanisme qui était celle d'Alger.
Et si on regarde ce qui s'est passé en Espagne, je crois que les choses ne sont pas tellement différentes. Ainsi, après le désastre colonial de 1897, a-t-on pu observer dans ce pays une sorte de sursaut national se traduisant par l'idée de "colonisacion interna", et en même temps la montée en force du corps des ingénieurs des ponts, des chemins et des canaux, lesquels vont être à l'origine d'un développement sans pareil de l'hydraulique agricole, particulièrement à l'époque du franquisme avec le programme des grands barrages et celui des transferts de l'eau du nord vers le sud de l'Espagne.
Le deuxième phénomène dont il me faut vous dire un mot, et qui lui se développe cette fois du nord vers le sud, consiste en ce que ces nouvelles techniques hydrauliques mises en place grâce à l'expérimentation coloniale, et qui vont réussir en France dans les années soixante avec la création du Bas-Rhône-Languedoc et du Canal de Provence, vont être ensuite exportées vers les anciennes colonies, conseillées par les mêmes ingénieurs qui avaient opéré sur la France le retour de colonie. J'ai appellé cela le "retour de retour de colonie" dans un bouquin récent. Ainsi le Bas-Rhône-Languedoc (qui vient d'être racheté il y a quelques années par Bouighes), les fermiers (Lyonnaise et Compagnie Générale des Eaux -aujourd'hui Vivendi -) et le Canal de Provence vont devenir les conseillers de l'Office du Haouz de Marrakech et favoriser au Maroc la promotion d'un corps d'ingénieurs qui ne jure que par le développement des techniques considérées comme les plus modernes (c'est-à-dire la construction de grands barrages et la mise sous pression de l'eau pour être livrée individuellement à une clientèle privée de l'agriculture, de la ville et du tourisme, selon un modèle capitaliste de marchandise).
D'où l'émergence d'un certain nombre de problèmes nouveaux et graves dont il est rarement question dans les médias mais qui peuvent aboutir à des situations dramatiques. Par exemple le fait que les canaux d'amenée de l'eau puisée dans des ouvrages de l'Atlas pour desservir les villes du littoral et des plaines intérieures fassent l'impasse sur toutes sortes de réseaux traditionnels desservant les populations agricoles de piémont, ainsi privées de leurs anciennes ressources. Mais surtout le fait que ces grands appareillages hydrauliques mis en place pour le tourisme, la modernisation de l'agriculture de plaine et les villes, s'ils fonctionnent très bien en France, parce qu'il y a une forte tradition et un haut degré de forestation des montagnes - et donc une faible érosion - au contraire, tournent au désastre dans la région de Marrakech, parce que l'érosion y est très forte, et qu'en conséquence les tuyaux de mise en pression de l'eau s'ensablent ; à tel point qu'il va falloir tout reconstruire si l'on veut que la ville de Marrakech, son golf et ses grands hôtels de tourisme, continuent d'être correctement desservis.
Dans le fond, on peut penser qu'il s'agit là d'un problème somme toute classique : celui du martèlement de l'idée de modernité et de progrès par les pays du nord et les organismes internationaux (Banque Mondiale) - des élites locales en formation qui ne jurent que par la modernité - et enfin l'incapacité dans laquelle se trouvent les bureaux d'études ou les ONG de promouvoir une pédagogie du rapport entre tradition et modernité, la tradition étant considérée comme un archaïsme insultant pour les nouvelles élites locales. C'est bien le même problème que j'avais rencontré autrefois dans les bidonvilles algériens ou sud-américains où la terre stabilisée (pourtant climatiquement supérieure au parpaing) apparaissait comme archaïsme, parce que les élites du bidonville avaient accédé au logement en parpaing.
Cultures de l'eau et tensions sociales
Si on veut comprendre les conflits (ou les tensions) liés à l'eau, on ne peut s'en tenir uniquement à la culture dont je viens de parler, qui est la plus récente et qui a fort à voir avec l'histoire coloniale. Que ce soit au sud de la France, en Espagne ou au Maroc, il existe d'autres formes de culture de l'eau, formées tout au long de l'histoire de ces pays, et qui sont entre elles dans des positions tensionnelles.
Il me faut donc maintenant dire un mot de ces différentes sortes de cultures techniques - et terminer ma présentation en vous parlant d'un certain nombre de tensions, de lignes de fracture que je considère comme structurelles entre ces cultures, mais sans qu'il y ait jamais la guerre.
En Méditerranée occidentale, je vois quatre sortes de cultures que je vais essayer de dépeindre, au risque de les caricaturer.
1) Le premier modèle est celui dont je viens de parler : le modèle de l'état - entrepreneur, ou encore celui de l'économie dirigée vers la colonisation hydraulique. Dans le cas français, les Sociétés d'Aménagement Régional (SAR) et la Caisse des Dépôts en ont été les instruments majeurs durant la quatrième et la cinquième république.
Pour qualifier ce modèle, on pourrait dire en gros qu'il s'agit :
a) d'une conception essentiellement interventionniste de l'Etat central dans l'aménagement. C'est un peu le schéma de la pax romana, c'est-à-dire de l'hydraulique comme phénomène civilisationnel, apporté de l'extérieur.
b) une conception essentiellement économiciste de l'hydraulique :- économie d'eau, bien évidemment, dont il faut rentabiliser tous les flux, depuis les sources jusqu'à la mer, quitte même à la faire servir plusieurs fois et à plusieurs usages ; - économie de gestion, bien sûr ; - mais aussi économie de sociabilité : se débarasser au maximum de tous les intermédiaires qu'avait secrété le passé, et particulièrement des associations syndicales d'irrigants mises en place pour réguler l'hydraulique gravitaire ; donc à la limite se passer de toutes formes de représentation paysanne, pour favoriser la mise en place d'une rationalité ingénieuriale (ce que le sociologue marocain, Paul Pascon appellait du nom de "culture de la planche à dessin", c'est-à-dire une vision du monde où tout le social soit maîtrisable par l'organisation intégrée de l'appareil).
c) et enfin l'importance de l'objet technique, c'est-à-dire les barrages et les canaux entièrement maîtrisés par des instruments de régulation qui sont ceux des ingénieurs. Ce qui compte avant tout est la perfection des ouvrages, lesquels sont d'ailleurs très convoités par les Fermiers.
2) Deuxième modèle : celui des Sociétés des Eaux (ou fermiers). A l'origine le duopole Lyonnaise et Générale des Eaux, auquel il faut aujourd'hui ajouter Bouighes. Celles-ci viennent d'obtenir à nouveau les concessions de vente d'eau qu'elles avaient perdu dans certaines grandes villes du Maroc lors de la décolonisation.
Quitte à résumer un peu vite, je dirai que :
a) Il me semble que l'intelligence des banquiers saint-simoniens, qui ont créé ces sociétés à la fin du XIX ème siècle, est d'avoir compris très tôt qu'il y avait un espace stratégique à occuper entre le monde politique des collectivités territoriales et le monde industriel des réseaux en voie de constitution à l'époque. Le marché de l'eau, bien qu'il ne représente plus actuellement qu'une part relativement faible de leur chiffre d'affaires, a été comme le sésame, le trésor de guerre à partir duquel on pouvait développer des stratégies de conquête dans les travaux publics, dans le bâtiment, dans les pompes funèbres et aujourd'hui dans la communication. Il s'agit donc de sociétés capitalistes qui possèdent au plus haut point l'art de se couler dans l'espace et la temporalité, dans les moeurs du monde politique, ce qui à l'évidence les distingue considérablement du temps linéaire et planificateur des entreprises publiques dont j'ai parlé auparavant.
b) Autre caractéristique de ces sociétés, leur capacité à jouer tant de l'espace le plus territorial que de l'espace international et de la mondialisation.
3) Et puis enfin un troisième modèle qui est celui de l'hydraulique traditionnelle des réseaux gravitaires, dont l'une des caractéristiques essentielles est d'être conçu selon des règles communautaires très strictes ; donc une hydraulique comportant un énorme investissement humain. Celle-ci est encore très importante en France, par exemple dans la Basse-Durance (qui pendant un siècle, grâce au chemin de fer, a servi de base alimentaire de Paris), mais aussi en Espagne (on connaît par exemple le légendaire Tribunal des Eaux de Valencia) et au Maroc (par exemple l'hydraulique des piémonts de l'Atlas, fortement bousculée par l'hydraulique coloniale).
Pour spécifier ce genre de modèle, on pourrait dire qu'il s'agit d'une hydraulique où l'eau n'est pas seulement un fluide véhiculé et consommé en surface, mais en même temps ce fluide charrie avec lui à la fois une économie, des rapports sociaux, des écosystèmes, des paysages et des fonctionnements politiques. Donc probablement le modèle le plus proche de l'idée fort développée de nos jours de gestion intégrée, c'est-à-dire une vision de l'espace à la fois de l'ordre du marché, mais aussi de l'ordre du patrimoine. A preuve le fait que dans cette forme d'approche l'eau souterraine soit considérée comme aussi importante que l'eau de surface.
Malheureusement cette forme d'hydraulique est en train de se dégrader, tant en France d'ailleurs qu'au Maroc, pour au moins deux raisons. La première, liée au développement de moyens techniques pour chercher l'eau en profondeur, tient à la capacité qu'ont aujourd'hui les agriculteurs de résoudre individuellement leurs problèmes d'eau, tout en échappant aux anciennes règles communautaires du tour d'eau, donc en l'affaiblissant. L'autre raison est sans doute l'énorme développement des résidences secondaires, des piscines et des golfs, et en conséquence le remplacement de la rente agricole par de la rente foncière.
4) Je ne serais cependant pas complet si, dans le cas français (et bientôt le cas marocain), je n'évoquais pas cette forme de culture technique actuellement en quête d'identité que constituent les Agences de Bassin et qui sont au nombre de six ; deux d'entre elles sous le pouvoir du corps des ponts, deux autres managées par le génie rural, et les deux dernières entre les mains des mines. Je crois que l'essentiel de la philosophie de ces institutions, dont les premiers efforts ont été consacrés à la construction d'un important réseau de stations d'épuration, mais qui par la suite se sont rendu compte que cette stratégie n'avait que des effets très partiels sur le milieu, est aujourd'hui - a) de réintroduire une dimension politique et anthropologique dans des questions qui jusqu'alors étaient l'apanage exclusif des techniciens. Ainsi s'efforce-t-on de créer des instances d'énonciation, de négociation des enjeux et des problèmes à l'échelle du bassin versant (par exemple les "comités de bassin" ou les "comités de rivière") - b) de trouver des équilibres entre les fonctions de l'eau comme marché et comme patrimoine.
Tensions et conflits d'eau
Enfin, pour terminer, je voudrais vous parler d'un certain nombre de zones de conflictualité, dont l'une des caractéristiques est qu'elles sont permanentes au cours de l'histoire. On pourrait même penser qu'étant donnée cette permanence, la conflictualité ou l'état de tension deviennent inhérents à la culture des institutions et que c'est peut-être l'une des raisons pour laquelle la guerre ne se produit jamais.Je me suis contenté ici de prendre quatre exemples, mais j'aurais pu en prendre bien d'autres.
Le premier est typiquement français. Il s'agit d'une sorte de conflit larvé, d'antagonisme réglé entre les Fermiers et les SAR, depuis que ces dernières existent.
Par exemple, lorsqu'il s'est agi d'alimenter la côte varoise en eau potable, la Société du Canal de Provence s'est empressée de prolonger son réseau jusqu'à la côte pour emporter les marchés. Mais certaines municipalités, conseillées par les fermiers, n'ont pas apprécié le fait d'avoir affaire à une seule puissance pour résoudre leurs problèmes d'eau. Il me semble tout à fait significatif qu'elles aient éprouvé le besoin de faire appel à plusieurs ressources ; en quelque sorte, ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. On comprend mieux alors comment la Générale des Eaux (Vivendi), s'appuyant sur un Syndicat de Communes du massif des Maures, se servit de cette quête de liberté des collectivités locales pour construire un barrage dont la fonction était de faire double emploi, c'est-à-dire de desservir exactement les mêmes endroits que ceux desservis par la Société d'Aménagement.
On pourrait tenir à peu près le même raisonnement concernant la construction d'un autre grand ouvrage (coût, environ un milliard), appellé de tous les voeux des planificateurs des années soixante (l'OREAM) qui voyaient en Marseille une ville en pleine croissance démographique, de Defferre son maire, et bien sûr de la Société du Canal de Provence qui devait en être le maître d'ouvrage : une troisième branche d'alimentation en eau potable de cette ville. Quand l'ouvrage fut construit, le maire de Marseille, sous l'influence de son fermier, et parce que les prévisions démographiques n'avaient pas tenu leurs promesses, refusa de payer. Peut-être était-ce en même temps une manière pour le fermier de mettre la tête de la très sage Société du Canal de Provence sous l'eau et de pouvoir ainsi disposer d'un très bel ouvrage pour une bouchée de pain ? Toujours est-il que là encore, le contribuable fit les frais de l'affaire, puisqu' actuellement le dispositif remarquable de la troisième branche d'eau ne sert strictement à rien.
Que dire alors de ces conflits?
a) d'abord qu'ils sont permanents. Par exemple, lorsqu'il fut question en 1963 de créer la Société du Canal de Provence, fruit d'un consensus entre Edf, le Ministère de l'Agriculture, les Départements et les grandes villes de la région, les fermiers firent appel à un certain ministre des Finances de l'époque (Giscard d'Estaing), pour que la concession ne soit pas accordée.
b) Mais il faut dire en même temps que ces conflits ne sont jamais un jeu à deux, un jeu manichéen entre puissances économiques, mais un jeu à trois, dans lequel intervient en permanence le monde politique qui, pour garder une certaine liberté de manoeuvre a tendance à multiplier les intervenants. On n'a jamais intérêt à mettre tous ses oeufs dans le même pannier. Ainsi, par exemple, dans les négociations préliminaires à la création du Canal de Provence (la SCP), il est maintenant connu que Defferre, le maire de Marseille, eut un rôle primordial. Donner la concession à la Société d'Aménagement (la SCP), c'était introduire un tiers dans la place pour mettre au pas des fermiers qu'il contrôlait mal et qui rechignaient à moderniser le vieux canal (le Canal de Montricher, construit au XIXème siècle) dont ils avaient la charge. Ainsi la desserte en eau des nouvelles industries de Fos sur Mer fut-elle confiée au Canal de Provence.
c) L'autre caractéristique de cette zone de conflictualité est qu'elle n'est jamais dite. J'ai étudié la presse locale (laquelle d'ailleurs appartenait dans sa quasi totalité au maire de Marseille). Aucune allusion n'est jamais faite aux conflits dont je viens de parler.
d) Et puis enfin, l'essentiel : si finalement les conflits n'explosent pas, c'est peut-être bien parce qu'on est en pays riche et que l'on peut faire payer deux fois le contribuable, d'une part pour le réseau construit par la Société Mixte, et d'autre part pour le barrage et le réseau construits par le Fermier.
Deuxième exemple : il s'agit cette fois de la tension que l'on rencontre souvent entre les Sociétés d'Aménagement Régional et les Sociétés d'Irrigants traditionnelles. J'ai déjà montré combien la tension était forte et permanente au Maroc, s'agissant par exemple de la manière dont les colons entre les deux guerres, puis plus récemment l'Office du Haouz, avaient court-circuité les réseaux des paysanneries des piémonts de l'Atlas.
Dans le cas de la Provence il est important de voir combien le contrat de concession signé en 1963 donne d'importance à ses limites et particulièrement au seuil de Lamagnon, qui sépare la vieille hydraulique des nouveaux territoires à conquérir par la Société d'Aménagement. Tant que l'hydraulique traditionnelle fut en bonne santé, il n'y eut pas de problèmes. Le seuil de Lamagnon faisait figure de frontière immuable. Les premières échauffourées survinrent lorsque l'on se rendit compte que la vieille hydraulique était en crise et que les syndicalistes irrigants ne payaient plus leur cotisation au réseau communautaire. Fallait-il garder les mêmes règles de fonctionnement communautaire ou au contraire mettre les vieux réseaux au pas de l'hydraulique sous pression et de l'économie mixte ? L'Etat et l'Agence de Bassin voulurent alors mobiliser la Société d'Aménagement (la SCP) pour moderniser le réseau. Il y eut de la part des irrigants et de la Fédération des Syndicats Agricoles qui les soutenait un phénomène de rejet. On vit alors ressusciter dans le Comtat de vieilles hantises. La tentative échoua car la Canal de Provence réincarnait la figure du pouvoir monarchique et centralisateur.
Le troisième exemple se situe cette fois en Espagne. Il s'agit d'une ligne de fracture permanente que l'on peut observer entre - d'une part l'Etat central qui, s'appuyant sur un corps puissant d'ingénieurs ( "ponts, routes et canaux"), depuis un siècle et plus particulièrement la période franquiste, s'efforce de promouvoir l'idée d'un transfert des eaux plus abondantes au nord (la vallée de l'Ebre) vers les régions sèches et potentiellement maraichères du sud (Catalogne sud et Andalousie) - et de l'autre, après la période du franquisme, la montée en force des identités et des pouvoirs régionaux, qui vont de pair avec l'importance que prend l'eau comme principe identitaire de patrimoine. Il faut ajouter à cela l'intervention d'un tiers, l'Europe qui, en partie à cause des problèmes de surproduction des produits agricoles, a plutôt tendance à jouer le pouvoir des régions. Là encore, plutôt que de conflit et de guerre faudrait-il mieux parler de paralysie et d'inanition des projets !
Enfin quatrième et dernier exemple, puisé au Maroc et plus particulièrement dans la région de Marrakech où, dans le prolongement des idées de Lyautey sur la politique des grands barrages et du "million d'hectares irrigués", Hassan II a créé l'Office du Haouz, selon tout un appareillage hydraulique qui est exactement de la même génération que le Bas-Rhône-Languedoc et le Canal de Provence.
Je ne sais ce qui va se passer avec le nouveau roi, mais il y a encore un an tout le pouvoir était entre les mains d'un corps d'ingénieurs marocains qui s'appuyaient sur le conseil des ingénieurs français du Bas-Rhône-Languedoc et de Vivendi.
Je vous ai dit tout à l'heure la crise grave dans laquelle va se trouver cette hydraulique qui fournit la ville, le golf, les hôtels et la zone agricole de Marrakech (dont une partie importante appartient au roi) en eau, et qui subit un processus d'envasement déjà très avancé.
Alors là encore il est bien difficile de parler de guerre. Sans doute au contraire, faudrait-il montrer combien l'absence de conflit est préjudiciable à toute recherche de solution. Tout le pouvoir est entre les mains des ingénieurs marocains ; ceux-ci comptent sur la Banque Mondiale pour financer un nouveau réseau, et les conseillers français ne sont probablement pas mécontents de cet état de fait, car on va leur donner à nouveau l'occasion de couler du bêton. Face à ce genre de situation, il est relativement facile pour un chercheur européen de parler, mais pour un universitaire marocain ! Qui finalement, au niveau du Maroc, peut être capable de poser les vrais problèmes et de mettre les politiques et les hommes d'action en face de leurs responsabilités ? On n'est finalement pas tellement éloigné de ce que je disais de la gabegie concernant les deux réseaux de la côte varoise ou encore la gabegie concernant la troisième amenée d'eau à Marseille. Le Maroc se comporte comme un pays riche, mais en a-t-il les moyens ? Tout se passe alors comme s'il fallait choisir entre le conflit et l'amnésie. Les sociétés choisissent généralement l'amnésie, l'une des formes de rapport social les plus communes.
Pour résumer ce genre de situation, je ne peux m'empêcher de penser à ce que disait il y a environ un siècle un sociologue allemand qui s'appelle Georg Simmel et qui disait en gros que, loin d'être des râtés de parcours dans un univers d'harmonie qui leur seraient antérieurs, il faut voir les tensions et les conflits comme des phénomènes tout à fait normaux, inhérents à toute société, à toute production de société. La crise, envisagée dans de telles conditions, ne serait plus alors la tension ou le conflit, mais au contraire l'absence de tensions, d'un minimum de conflictualité qui porterait en lui-même ses propres capacités de dépassement. |