Thèse de doctorat en urbanisme de Marème Dione

Ces réseaux qui nous gouvernent ?

La guerre, la colonie, la ville et les sciences sociales

La guerre de l'eau n'aura pas lieu

Architecte-urbaniste en Algérie

Geor Simmel : Ville et modernité

Aménager ou ménager le territoire ?

Aménager ou ménager le territoire ?

In Annales des Ponts et Chaussées, janv. 1996

Les techniques mises en oeuvre dans l'aménagement, le traitement et la modernisation de l'espace rural et urbain ne s'appliquent pas comme de purs algorithmes rigides. Non seulement les savoirs scientifiques évoluent, l'art de l'ingénieur et les procédés se modifient, mais les succès et les échecs des interventions techniques sur l'espace se jouent dans les interactions avec les sociétés locales, avec les politiques d'Etat, les groupes professionnels, les structures économiques, la concurrence internationale.

J'aimerais dans cet article m'appuyer sur une expérience de consultant longue de dix ans auprès des ingénieurs hydrauliciens de la Provence - et particulièrement de ceux de la Société du Canal de Provence - (Michel Marié, 1983, 1993, 1994) pour avancer trois idées simples concernant les rapports que les ingénieurs entretiennent avec les territoires dans lesquels ils opèrent.

La première est que, lorsqu'ils construisent un pont, une autoroute ou un réseau hydraulique, ceux-ci n'agissent pas en terrain neutre. L'espace de leurs techniques n'est pas un espace cartésien, isochrone et isomorphe, dénué de toutes propriétés ou particularités. Il est au contraire chargé d'humanité,

d'histoire, d'imaginaire et de symboles. Autrement dit, pour qu'un espace soit habité il ne suffit pas qu'il soit construit. Encore faut-il qu'il soit travaillé par le sens que lui donnent les gens qui l'habitent. Pour qu'un territoire soit livré au train, à l'hydraulique, au tourisme,... il faut d'abord qu'il ait été ferroviarisé, hydraulicisé, touristisé,... Et cette opération qui consiste en une sorte de métissage, de phénomène d'hybridation entre des techniques et des sociétés, n'est pas seulement consommatrice d'espace. Elle est aussi grande consommatrice de temps, d'expérience humaine et de transaction sociale.

Si l'on veut donc comprendre comment s'interpénètrent techniques et territoires, il ne suffit pas de regarder ce que les nouveaux objets produits par l'ingénieur font à l'espace, mais comment, en retour, par adaptation réciproque, par ruse et conflit, contrainte et marchandage, les sociétés rétroagissent sur le réseau ou l'objet technique. Il est assez piquant, par exemple, d'observer que si la Compagnie Nationale du Bas-Rhône-Languedoc a été créée dans les années cinquante pour en découdre avec un problème grave et ancien de monoculture viticole, l'arrosage de la vigne est devenu aujourd'hui l'une des ressources importantes de la Compagnie. Bel exemple d'adaptabilité réciproque. Si le nouveau réseau a pu finalement faire son chemin dans la complexité anthropologique et vivante du territoire, c'est au prix d'une métamorphose par rapport à ses intentions premières. La société locale a comme métamorphisé le réseau, et le réseau s'est comme naturalisé au territoire qu'il traverse.

Donc, première idée : un dispositif technique n'a de chance d'être rentable et de bien fonctionner que si, paradoxalement, il a su affronter des sociétés locales assez fortes pour lui résister et donc composer avec de l'épaisseur sociale. D'où cette seconde idée : l'aménagement , comme processus volontaire d'organisation et de fertilisation de l'espace, ne réussit bien que s'il s'accompagne d'une certaine dose de ce que l'on pourrait appeler ménagement du territoire ; notion que je définirai provisoirement comme étant la capacité des institutions de l'aménagement à auto réguler, c'est-à-dire à réévaluer en permanence les termes de leur action en fonction des forces en présence.

Lorsque l'on parle d'aménagement, on ne peut donc se placer dans une logique univoque de l'action, du rationnel face à de l'irrationnel, mais dans la perspective d'au moins deux logiques, deux formes de rationalités qui interfèrent en permanence et selon des dosages divers ; qui tantôt pactisent, tantôt se contrarient, mais ne peuvent se comprendre que dans leurs imbrications réciproques.

L'une est de l'ordre de l'interventionnisme et du volontarisme d'Etat. Dans le cas de la Provence, elle représente quatre siècles d'aspiration locale et de projets d'ingé¬nieurs pour résoudre ce problème difficile et crucial : régulariser le cours des fleuves et ainsi permettre le transfert des eaux des vallées alpines aux régions sèches et peuplées de la côte méditerranéenne. Donc une démarche de "domestication", d'"arraisonnement" de ce qui était laissé jusqu'alors au caprice de la nature et du temps (dans sa double acception météorologique et historique), mais aussi au caprice des hommes (la nature humaine) : creuser, exproprier, traverser et souvent même rudoyer l'espace, pour le faire entrer dans l'ordre de la maîtrise (intégrer la totalité du circuit de l'eau), de la métrique et de l'équité - distribuer les richesses nouvellement produites à toutes classes sociales, à tous territoires et à toutes formes d'usages (l'industrie, la ville, l'agriculture, le tourisme, l'agrément,...).

L'autre logique, au contraire, parce que le sens donné à l'espace n'est jamais homogène, et qu'il est parcouru par toutes sortes de forces politiques, corporatistes, sociales, économiques ayant chacune leur dynamisme, est de l'ordre de la négociation et du compromis. Parce que l'ingénieur doit composer avec d'autres rationalités que la sienne, les solutions aux problèmes qu'il pose ne peuvent être recherchées seulement du côté de la sophistication technique des ouvrages. On pourrait même aller jusqu'à penser que si les sociétés hydrauliques traditionnelles fonctionnent sur la base d'une très grande organisation sociale, à plus forte raison pour les techniques les plus modernes ; à plus de sophistication technique, encore plus de sophistication sociale !

Si donc l'aménagement, comme dénominateur commun des besoins d'une société, ne s'embarrasse pas de singularités, le ménagement au contraire fait le plus grand cas des valeurs de lieu et de sujet social. On pourrait alors comparer cette dialectique de l'aménagement et du ménagement à ce qui se passe dans la production de l'énergie électrique, laquelle naît de l'écartement convenable d'un dipôle. Si la réussite technique repose sur l'art de l'analyse, de la distinction poussée à son paroxysme, la réussite politique, elle, est dans l'absorption des contraires, la ruse efficace étant celle du compromis. Le moteur électrique doit réunir les deux pôles contraires et le jeu politique diviser les coalitions (Paul Pascon, 1986). Tel est l'essentiel de ma seconde idée.

Enfin, de même qu'interfèrent au sein d'une même institution diverses rationalités, diverses appréhensions de l'espace, on peut très bien concevoir que coexistent sur un même territoire, dans une même région, plusieurs sortes d'institutions correspondant à des générations hydrauliques d'âges et de cultures techniques différentes. Tout le problème est alors de comprendre pourquoi une société locale a besoin de cette diversité et comment elle en joue à son profit. Je me servirai de ce que je sais de la Provence pour illustrer cette troisième idée.

La formation du modèle aménagiste

Il n'est évidemment pas question en quelques pages de faire l'histoire du Canal de Provence. Je me contenterai ici d'en dégager les traits les plus utiles à notre propos. Il ne faut pas croire que les ingénieurs qui furent chargés de mettre à profit la réalisation du barrage de Serre-Ponçon (1956) en direction des populations provençales aient eu dès le départ une vision très claire de ce qu'ils allaient faire. Le tournant aménagiste d'un modèle de réseau unitaire et à fonction pluraliste ne fut pris que quelques années plus tard lorsque, contraints par les élus de prendre en charge un vieux canal (le Canal du Verdon, destiné à l'alimentation de la région d'Aix) qui faisait eau de toutes parts et coûtait des fortunes aux collectivités locales, ceux-ci se rendirent compte que les techniques gravitaires usées jusqu'alors n'avaient aucune chance de résoudre les difficiles problèmes qu'ils avaient en face d'eux. Comment consommer le moins d'eau possible dans une topographie tourmentée et en bout d'un réseau qui ne disposait que de très faibles ressources ? Les savoirs appris dans l'expérience coloniale (les cadres dirigeants étaient tous passés par l'hydraulique oranaise ou marocaine1) puis la manne du Plan Marshall, l'apport financier de l'Etat, l'aide technologique de l'EDF et enfin l'adhésion très rapide du puissant maire de Marseille au projet2, firent le reste.

Bien que l'épisode du Canal du Verdon soit encore, dans la mémoire de certains ingénieurs, symbole d'archaïsme et de perte de temps, je pense au contraire que l'expérience fut décisive, tant du point de vue de leur apprentissage des sociétés locales que des décisions qu'ils devaient ensuite prendre sur le plan technique. Que veut dire cette expérience (que l'on a appelée "l'expérience de Gardanne") du point de vue de l'aménagement du territoire, et en quoi bouleversait-elle les traditions hydrauliques?

Du point de vue qui nous intéresse ici, Gardanne représente d'abord une percée du raisonnement économique dans la pensée hydraulique - Economie d'eau, en premier lieu ; l'invention par les ingénieurs d'une technique (dite de "régulation dynamique"3), en partie importée de l'expérience marocaine et oranaise, va leur permettre de ne prélever dans le milieu naturel que l'eau strictement nécessaire aux besoins de la demande - Economie foncière ensuite, puisqu'avec la mise en tuyaux et sous terre du réseau, le territoire n'est plus à remodeler. Economie de travail et d'entretien, puisque cette mise en tuyaux permet l'élimination des temps de chômage pour entretien des canaux et des rigoles - Economie institutionnelle aussi ; à partir du moment où l'eau est livrée individuellement à la parcelle, l'opérateur va avoir tendance à se libérer des échelons intermédiaires (les Associations d'arrosants). Il unifie sa gestion dans le cadre d'une concession d'Etat qui devient le garant de l'universalité de la norme et le référent central de l'espace territorial - Economie de sociabilité enfin, par rapport au réseau traditionnel (qui fonctionnait par gravitation), puisque la mise de l'eau sous pression va permettre l'abolition du "tour d'arrosage" (ou "tour d'eau").

Il faut avoir à l'esprit la gravité de la mutation de Gardanne. En passant de l'hydraulique traditionnelle à la nouvelle hydraulique, il s'est produit le même genre de bouleversement que celui auquel on a assisté lorsqu'on est passé de l'habitat traditionnel aux formes modernes et Le Corbusiennes de l'habitat : même disparition des vieilles solidarités de voisinage et de générations, même libération dans le choix de ses relations. Hydraulique et urbanisme sont devenus les deux versants d'une même évolution.

Economie de temps enfin, puisque l'importance des investissements consentis par l'Etat va inciter l'opérateur à prendre la maîtrise de toute la chaîne opératoire (depuis la construction des ouvrages jusqu'à l'installation et la formation des colons). Alors qu'il avait parfois fallu plus d'un siècle pour qu'un territoire hydraulique soit mis en valeur (exemples du Canal de Craponne ou du Canal de Carpentras), ici les règles dictées par l'Etat imposent que les remboursements des emprunts ne soient pas laissés au rythme et au bon vouloir des usagers.

Donc, en résumé, une double rupture par rapport au passé hydraulique de la région. Rupture d'abord dans la conception que l'on a de l'espace qui, tant sous la pression des élus, qui aspirent au traitement généralisé et égalitaire du territoire, que des impératifs de gestion rationnelle propres à l'opérateur, tend à s'homogénéiser. La vieille idée de réseau unitaire, à laquelle on aspirait depuis des siècles (Adam de Craponne, XVII° siècle) devient enfin réalisable. L'Etat républicain peut exercer son empire.

Rupture aussi dans la conception que l'on a du temps car, à des processus de modernisation qui jusqu'alors se faisaient au coup par coup (un temps "incrémental", par ajouts successifs, par essais et par erreurs, à la manière de l'avant Gardanne), se substitue le temps de la concession d'Etat ; c'est-à-dire un temps linéaire et planifiable, sorte d'horloge interne qui prévoit la réalisation par phases et qui, comme dans toute démocratie, repose sur l'accord préalable des différents acteurs et la délégation de pouvoir à un opérateur.

Changer d'échelle dans le traitement des problèmes hydrauliques ne se réduit donc pas, comme le pensent beaucoup d'ingénieurs, à une simple opération technique. Passer de l'eau gravitaire à l'eau sous pression et régulée par l'informatique, cela veut dire aussi opérer une métamorphose dans la nature-même du fluide que l'on transporte et par conséquent dans la société à laquelle on le destine. Alors que dans les sociétés traditionnelles l'eau était une ressource rare, dont l'acquisition était le plus souvent liée à la propriété du sol et dont la gestion était assurée par des règles de type communautaire, dans le cas de la nouvelle hydraulique, l'eau devient une marchandise individuellement mesurable et commercialisable en libre service. Du tour d'eau à l'eau livrée au bout d'un robinet, il existe la même distance qu'entre une société paysanne et urbaine rassemblée autour de ses points d'eau (les "agrotowns" des géographes) et une société potentiellement urbanisable et banlieutisable, partout où passe le réseau. La division traditionnelle entre ville et campagne a volé en éclats.

Le ménagement, ou l'adaptation réciproque entre techniques et sociétés

Je me suis situé jusqu'alors du point de vue des aménageurs. Et déjà, au sein même de la logique aménagiste que je viens d'esquisser, est apparue une certaine vision ménagiste de l'espace ; par exemple l'apprentissage des valeurs de lieu dans l'expérience du Canal du Verdon. D'autres formes de naturalisation au milieu local vont se produire tout au long de la formation du réseau ; ainsi lorsqu'apparaît la figure du commerçant et du "marchand d'eau", au fur et à mesure de la constitution d'une clientèle. Si l'ingénieur bâtisseur, le producteur de réseaux, reste le personnage emblématique de la société, et le garant des valeurs d'intérêt général (par l'autorité que lui donne la concession et la perfection de son modèle technique), le commerçant, lui, apparaît comme l'homme des intérêts particuliers et des valeurs de singularité et de localité. La mutation que représente la montée en force du commerce dans l'entreprise est de l'obliger à tenir compte des réalités complexes et diversifiées du vécu et de la concurrence (par exemple celle des Sociétés des Eaux).

Cette incorporation de la dimension territoriale va se produire encore lorsque l'entreprise sera confrontée à la question délicate de la tarification de l'eau. Curieuse alchimie que celle où les ingénieurs vont se mettre alors à composer entre ce qui est leur penchant naturel, à savoir une vision scientifique de l'intérêt général qui allie les valeurs de pérennité du service à celles de l'équité (la tarification "au coût marginal" comme incarnation des principes sacro-saints de l'aménagement) et toutes sortes de correctifs répondant tantôt à des considérations de lieu, tantôt à une certaine volonté redistributive (faire payer par la ville et le tourisme une part du coût de l'eau agricole). Double phénomène d'hybridation en réalité ; d'une part entre les formes canoniques de la théorie et les accommodements du social ; entre un principe d'aménagement et de transfert social, et les forces du marché d'autre part. On pourrait enfin évoquer l'apparition de l'idée de patrimoine et de maintenance, lorsque la société fête ses vingts ans. Comme dans tout phénomène historique, la jeunesse est l'âge où l'on se croit immortel et l'adolescence celui où l'on commence à découvrir sa mortalité et sa mémoire.

Mais l'idée de ménagement n'est pas seulement le correctif aux frontalités de l'aménagement. Elle apparaît avec encore plus d'évidence lorsqu'on met en regard le point de vue des aménageurs avec celui des élus qu'ils ont en face d'eux. Si la fusion de ces différents points de vue se fait au sein d'un conseil d'administration où s'enregistrent les champs de forces politiques et économiques de la Provence et où, comme dans une sorte de cornue, s'opère l'alchimie opaque du consensus, il n'en est pas moins vrai qu'entre ingénieurs de la société et hommes politiques s'affrontent deux visions de la réalité, deux formes culturelles de l'action. La première, comme nous l'avons vu précédemment, émane d'une certaine conception de la puissance publique et de l'intérêt général, lesquels ont parfois tendance à se confondre avec la notion d'optimisation technique. Dans cette vision des choses, on cherche à s'appuyer sur des positions claires et politiquement bien arrêtées pour élaborer des programmes, selon les règles et les méthodes de l'ingénierie.

La seconde, celle des élus, procède au contraire par ce que j'ai appelé précédemment une vision "incrémentale" de l'action. L'essentiel de cette approche, qui caractérise le temps politique, est qu'elle se joue dans le court terme, sans aucune idée de planification, mais par des actions qui, par superposition, par cumulation, finissent par produire du changement dans le long terme. Cette forme de culture politique, qui incarne le local, et qui procède par adaptation et compromis, par ajustement permanent des intérêts et des besoins, est d'ordre essentiellement relationnel. Comme dans toute société, primitive ou moderne, elle relève de l'échange symbolique entre puissances voisines, entre grandes villes et entre départements, entre l'Etat et la localité. Lorsque par exemple, à la fin des années soixante, la ville de Toulon eut à souffrir de grandes sécheresses estivales, le maire de Marseille proposa à son collègue du Var d'anticiper les travaux que devait faire la SCP dans cette région et ainsi de renoncer à ceux qui normalement revenaient à sa ville. Ainsi obéissait-il aux injonctions de l'Etat, qui devait répondre à une urgence, mais en même temps, dans sa position magnanime de donataire, fondait-il une créance qui lui était redevable.

Cette culture politique du potlatch4, du don et du contre don, n'est d'ailleurs pas sans effets pervers. Confrontés depuis des temps immémoriaux à des problèmes de sécurité de la ressource en eau, les maires ont le plus souvent tendance à faire feu de tous bois (forages, eaux de la SCP, construction de barrages par les Sociétés des Eaux,...) et donc à mettre en brèche la belle vision d'un intérêt général et d'une économie de moyens mise en place par l'Etat, au travers de son Canal.

Bien que les deux idées ne se recoupent pas totalement, on pourrait ici reprendre, à propos de cette dialectique de l'aménagement et du ménagement, ce que disait l'économiste Yves Barel concernant les rapports qu'entretiennent les territoires avec la modernité (Barel, 1981). En gros le raisonnement de cet auteur est le suivant. Quel que soit le lieu sur lequel on veuille agir, on a toujours le choix entre deux sortes de logiques économiques et sociales, deux formes de recherche d'une "cohérence" qui ne sont d'ailleurs pas exclusives l'une de l'autre.

Etant donné un stock quelconque de ressources et d'opportunités économiques dans un territoire donné, il y a pour Barel deux façons de le concevoir. La première est de gérer ce stock à la manière d'un capital, notion qui va bien au delà de ce que la théorie économique désigne sous le nom de capitalisme. Gérer de la sorte signifie prélever dans le stock d'opportunités l'une d'entre elles, qui offre l'espoir d'un rendement optimal. Un capital se reconnaît à ce qu'il s'accroît. Ce choix a en général deux conséquences : 1) les opportunités non reconnues disparaissent, soit réellement, soit virtuellement. En d'autres termes, il y a simplification de l'"écologie" économique. 2) Très souvent, la gestion capitaliste est irréversible en ce sens qu'il devient très difficile ou impossible de revenir sur une option.

La gestion patrimoniale, elle, ne se préoccupe pas ou se préoccupe moins d'optimisation. Cela veut dire que l'on perd certes en croissance, en richesse, en output économique. Mais 1) on évite le piège de l'irréversibilité. 2) Le patrimoine comporte généralement une "partie libre" qui reste disponible pour des affectations éventuelles. En résumé, le patrimoine est moins adapté mais plus adaptatif. 3) Ce que le patrimoine régule, au delà de l'économie, c'est tout un monde micro-social où l'on trouve pêle-mêle la famille, le politique, le consensus et le conflit social, la "nature" comme la culture,...

En faisant entrer l'eau dans le règne de la gestion de capital, les ingénieurs du Canal de Provence ont certes franchi une étape importante mais n'ont peut-être pas toujours bien mesuré la portée du geste qu'ils venaient d'accomplir. Tant que la SCP pouvait tisser ses réseaux en zones sèches, hydraulisables, c'est-à-dire dans son territoire colonial de prédilection, elle pouvait aller de l'avant. La pénurie séculaire de l'eau dans la région, et l'autorité que lui conférait la concession la mettaient à l'abri de toute aventure. Il y eut bien quelques escarmouches avec les Sociétés des Eaux, lorsque l'on commença à vouloir pénétrer les marchés urbains et touristiques de l'eau, mais elles furent arbitrées par le maire de Marseille. La tâche était tellement immense que la Société n'avait pas trop envie de connaître ce qui se passait hors de son imperium. Les difficultés commencèrent lorsque les ingénieurs du Canal décidèrent d'investir les vieux réseaux hydrauliques de la Provence (le Canal de Manosque et, dans un deuxième temps, les riches terres de la Basse Durance) et de les mettre au gabarit de leurs propres modèles. Sortis du pré carré et des confins du monde qu'ils avaient civilisé, les ingénieurs eurent alors à composer avec des valeurs qui étaient aux antipodes de leur ethos professionnel. Face à une hydraulique qui fonctionnait plus à la gestion de patrimoine qu'à celle de capital, ils voulurent d'abord pratiquer le passage en force. La vieille expérience du Canal du Verdon ne leur avait pas suffi. Alors commencèrent les plus grandes difficultés.

Cultures et territoires hydrauliques

"A chaque fois que la société cherche à sortir de la logique de son ouvrage, de celle de son projet initial, elle retrouve les situations d'origine, liées aux conditions-mêmes de sa création".

L'intérêt de ces propos (interview d'un ingénieur du Canal) est double. D'abord ils suggèrent la tension qui existe en permanence entre la logique interne d'une société mentalement et organisationnellement construite autour de son ouvrage, et sa logique externe, c'est-à-dire des conflits jamais réglés une fois pour toutes.

L'autre message est que l'histoire de cette société est comme enfermé dans le code de ses origines. Autrement dit, toute tentative pour sortir du pré carré de sa concession, toute velléité d'intrusion dans un monde qui n'est pas le sien impose que, dans une vision de la longue durée, on réinterroge les bases socio-techniques et les conditionnements-mêmes de sa propre existence.

Dans la Provence hydraulique d'aujourd'hui, on a affaire en gros à deux cultures de l'action. L'une fonctionne, comme nous l'avons vu, au projet planificateur. Elle repose sur l'idée qu'il est possible d'atteindre un optimum collectif à partir d'une transparence des projets et de leur mise en cohérence (D. Lorrain, 1990, 1992). Elle se situe à l'intérieur des catégories de l'intérêt général, porté par un Etat-Nation et par la science.

Or il se trouve que les hommes politiques fonctionnent sur un autre registre, sur le goût du secret et de la discrétion, sur le pragmatisme et la souplesse. Les stratégies ne sont annoncées qu'une fois mises en oeuvre, car ils savent que trop dévoiler ses intentions conduit à s'exposer. Autrement dit, leurs catégories d'action sont à l'opposé de celles de la planification. Jusqu'à présent, lorsque l'Etat restait un point de passage obligé, ils se coulaient dans les paradigmes en place. Parfois ce n'était que façade. Le langage programmatique, qui permettait l'accès aux subventions, masquait dans la réalité des actions au coup par coup. Maintenant que la décentralisation a déplacé les res¬ponsabilités, ces modèles de comportement peuvent plus facilement faire surface (D. Lorrain, 1992).

Le modèle de l'Etat-Entrepreneur

On peut maintenant brosser à grands traits ces deux modèles. Le premier, incarné par le Canal de Provence5, est celui de l'Etat-Entrepreneur et de l'économie dirigée, dont les Sociétés d'Aménagement Régional (les SAR) ont été l'un des instruments majeurs durant la IV° et la V° République.

L'idéal-type de ce modèle d'aménagement, tout au moins celui que l'on connaît en Provence , est essentiellement de "domestiquer" l'élément naturel. C'est d'abord par la démonstration de sa capacité à maîtriser son objet, avec économie et avec science, que l'on s'impose et que l'on impose son autorité. Aussi n'est-il pas étonnant que le territoire d'excellence de la SCP soit celui de terres vierges, à hydrauliser, car les réseaux qu'elle y trace adhèrent parfaitement au modèle du network, de la concession. Ses difficultés vont plutôt venir de la diffusion du modèle et du contact avec les autres modèles.

A la différence des Fermiers et même d'autres SAR, la SCP a d'abord été un constructeur. Elle n'est devenue commerciale que pour assurer la pleine efficience de ses ouvrages, et donc l'équilibre financier qui en découle. D'où l'importance de l'ingénierie, au sens de "génie" civil ou rural.

Dans cette logique d'innovation technique, l'affectif, le relationnel, tout ce qui n'est pas parfaitement hiérarchisé, tendu vers la réalisation de l'objectif final, est perçu comme source de dysfonctionnement. Les fonctions associées à la relation commerciale et au management sont d'avantage pensées en termes de gestion et d'administration des procédures, qu'en termes d'animation des hommes Les relations internes et externes (clients, sous-traitants, administrations,...), qu'elles soient bonnes ou conflictuelles, sont de toutes manières réglées, polies, civiles (R. Fillod, 1992).

Le modèle localiste, version Sociétés des Eaux

A travers le problème de l'eau, on a vu se mettre en place un modèle d'action publique. Cependant, à l'échelle de la Provence, ce modèle n'est pas le seul. Il est fréquent d'entendre dire que ce qui distingue une SAR d'une Société Fermière est que l'une a pour mission première l'aménagement et que l'autre, par son caractère capitaliste et privé, a des fins essentiellement spéculatives et commerciales. Ce n'est qu'une vision très partielle des choses tant, sur le plan de la gestion du commerce des eaux que de l'idée d'aménagement du territoire, les deux modèles ne sont pas tellement éloignés l'un de l'autre. N'oublions pas que la Société des Eaux de Marseille a d'abord été mise en place pour gérer un grand ouvrage (le Canal de Marseille), qui était avant tout une oeuvre d'aménagement.

La différence la plus nette entre les deux me semble résider plutôt dans la façon dont elles abordent le territoire et plus particulièrement le monde politique local. Il n'est pas possible, dans ces pages, de dire toute l'importance que mériterait un rappel du dispositif français de services urbains (D. Lorrain, 1990). Je dirai néanmoins que l'intelligence de certains banquiers du XIX° siècle a été de comprendre très tôt que, dans un pays d'économie libérale, il existait un espace à occuper entre un Etat qui ne voulait pas trop se mêler des nouveaux services que l'on créait dans les villes, et des municipalités, peu armées pour en assumer la gestion. Dans cet intervalle entre le capital communal et le monde industriel, le marché de l'eau potable était la porte ouverte, le "trésor de guerre" à partir duquel les Fermiers pouvaient développer leurs stratégies de conquête. Ces grandes sociétés, devenues multinationales, ont aujourd'hui un pied dans le local et un autre dans l'international. Mais le marché de l'eau et le contrat d'affermage ont toujours été la base-arrière sur laquelle reposait leur activité.

Dans cette logique du "technicien auxiliaire", la relation à l'élu, et particulièrement au maire, était la pierre de touche sur laquelle reposait tout l'édifice. On a souvent dit que l'assise financière de ces sociétés favorisait une certaine convivialité avec les mairies et, parfois même, des tractations douteuses. La presse judiciaire est remplie de ces épisodes. Il convient cependant de rappeler que l'osmose entre sociétés fermières et gouvernement local a des origines infiniment complexes et variées qui tiennent à l'histoire.

Du point de vue du rapport à l'espace, la gestion déléguée présente de grandes différences avec celle de l'Etat-Entrepreneur. D'abord dans la conception que l'on a du temps. L'intelligence des Fermiers est d'avoir su camper sur le patrimoine des collectivités locales leur dynamisme de production industrielle, et cela depuis un siècle. Ainsi, à la différence des SAR, dont le projet d'aménagement se situe dans le long terme, ils ont appris à se fondre dans le moule des temporalités politiques. L'électeur ne se prononce pas sur les moyens adoptés, il juge en fonction des résultats.

Autre différence, dans la conception que l'on a de l'action et de la répartition des tâches. La gestion déléguée, du point de vue d'un élu, présente l'avantage de conjuguer décentralisation, efficacité dans l'accomplissement des projets et division claire du travail ; d'un côté des hommes politiques dont la mission est de répondre à la demande des habitants et de les représenter - et de l'autre le Fermier dont l'efficacité a pour corollaire la discrétion et le pragmatisme.

Depuis que le Canal de Provence existe ces deux cultures, celle de l'Etat-Entrepreneur et celle des Fermiers, se sont frottées en permanence. Dans les années soixante, période de la création des SAR, le centre de gravité a d'abord été du côté de l'Etat et de ses valeurs planificatrices, avec lesquelles les collectivités locales devaient trouver des compromis. Le propre du modèle localiste est de ne pas mettre ses oeufs dans le même panier. La culture politique est une culture de minimisation du risque. On a donc laissé l'Etat faire son grand ouvrage unitaire, tout en sachant bien qu'il n'était qu'un parmi d'autres et, qu'un jour ou l'autre, on pourrait en tirer le fruit.

Et lorsque le vent a tourné, que l'Etat a cessé d'intervenir, et que les fonction¬naires ont perdu leurs certitudes, le modèle du pluralisme est réapparu au grand jour. Les politiques ont alors pris possession des différentes "mises" placées dans la période précédente : les objets techniques du modèle étatique, pensés en termes de réseaux, financièrement lourds, et les investissements du modèle localiste (forages, modernisation du Canal de Marseille,...). Tout était bon à prendre.

Le modèle localiste, version hydraulique traditionnelle de la Basse Durance

On pourrait interpréter l'hydraulique traditionnelle comme une autre composante du modèle localiste. En leur temps (1865), les Associations Syndicales Autorisées (ASA) furent une invention géniale. La codification et la mobilisation du système associatif pour la réalisation de travaux hydrauliques d'intérêt commun (assainissement, irrigation, endiguement,...) a été une invention révolutionnaire, en ce XIX° siècle où le Code Civil exaltait le respect de la propriété privée et où l'initiative individuelle animait l'économie générale (M. Lefèvre, 1992). Grâce à ce système, l'idée d'aménagement a pénétré le monde associatif. La loi prévoyait que non seulement des particuliers acceptent de regrouper leurs propriétés pour une action commune, mais qu'ils pouvaient contraindre des propriétaires récalcitrants à rentrer dans l'association, permettant ainsi de créer un "territoire homogène" et donc d'assurer l'efficacité des investissements.

L'idée de territoire est donc inhérente à ce dispositif. Elle suppose en effet que la prise en charge de l'aménagement n'est pas seulement de l'ordre d'un marché de l'eau mais qu'elle implique une vision patrimoniale de l'espace.. L'eau n'est donc pas seulement un élément véhiculé et consommé, un fluide isolé de son contexte, mais une totalité charriant à la fois un système productif, une économie, des rapports sociaux, des écosystèmes, des paysages, des fonctionnements politiques,... La notion de périmètre signifie qu'il ne s'agit pas seulement d'une gestion de l'eau, mais d'une organisation générale de l'espace, pris dans ses différentes dimensions économiques, politiques et sociales. Ainsi retrouve-t-on la distinction que je faisais précédemment entre gestion de capital et gestion de patrimoine. L'ASA est une forme d'aménagement qui en soi intègre tous les aspects du ménagement.

Ce fut probablement la raison de son succès. Le chemin de fer et la loi de 1865 sur les ASA firent de la Basse Durance une région riche et puissante. Pour des raisons qu'il n'y a pas lieu de développer ici, ce territoire de vieille hydraulique vit actuellement un certain nombre de difficultés.

Par rapport à ce monde de haute civilisation qui ne lui est pas familier, le modèle planificateur est démuni. Jusqu'alors, quand il trouvait sur sa route quelque fragment de vieille hydraulique, il procédait le plus souvent par assimilation-intégration à la concession. Mais dans le cas de la Basse Durance, il s'agit d'un modèle d'une toute autre envergure, pour l'instant resté aux confins de l'imperium.

Conclusion

Viennent d'être esquissées à grands traits deux modèles, deux logiques de l'action. Bien sûr, modèle localiste et modèle de l'Etat-Entrepreneur ne sont que des hypothèses d'école qui peuvent très bien coexister dans la même stratégie et dans le même acteur. On peut trouver de la frontalité techniciste chez les Fermiers et les ASA et beaucoup d'adaptabilité à la SCP.

Néanmoins, chacun a ses lignes de forces privilégiées. La force du modèle localiste, version mairies, est de camper sur du patrimoine une dynamique politique et une dynamique de production. La réussite des Fermiers réside dans le fait d'avoir su épouser ce schéma avec souplesse et pragmatisme. Bien qu'il s'agisse d'un tout autre monde, le succès des ASA pendant plus d'un siècle, a été de concevoir, avec les moyens techniques de l'époque, une forme d'usage de l'eau qui alliait système productif et patrimoine. Comme dans le premier cas, la notion de territoire, dans toute sa polysémie, exprime cette fusion du productif et du patrimoine. Face à ce modèle localiste, la force du modèle planificateur est de mettre en acte une certaine idée jacobine d'intérêt général, d'aménagement et de cohérence du temps et de l'action.

Ainsi ne peut-on se satisfaire d'une vision manichéenne de l'espace et des institutions, aménagement d'un côté, ménagement de l'autre. L'histoire semble parfois donner raison à ce manichéisme. Selon un jeu de balancier, les deux termes s'excluent à tour de rôle, le triomphe de l'un devant nécessairement, inéluctablement aboutir à l'oblitération, voire à la disparition de l'autre. Mais comme Janus, divinité de la guerre et de la paix, la réalité dans laquelle s'engage le planificateur a toujours deux visages, l'un personnifiant les valeurs de rationalité, l'autre celles de la complexité et de la ruse.

Probablement parce que nous nous situons à une époque de l'histoire où la mondialisation de l'économie exacerbe les identités et les localismes, le balancier penche actuellement vers une vision où l'Etat jacobin, d'abord appuyé sur les reconstructions de l'après-guerre et sur le keynésisme, a perdu de sa superbe. De nouvelles catégories de l'action publique locale se dessinent. L'Etat central pourra-t-il rester indifférent à ces formes nouvelles de développement local et de pouvoir ? Animé par d'autres critères que ceux de l'utilitarisme et de l'idéologie de l'efficacité, il est aussi l'initiateur et le garant des régulations institutionnelles au niveau de ces nouvelles politiques. En aura-t-il la volonté et les moyens ? De ce tournant dépend probablement l'équilibre des forces hydrauliques de la Provence.

 

Bibliographie

- Yves Barel, Modernité, code, territoire , in Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 10/11, printemps 1981.
- Ahmed Bencheikh et Michel Marié, éditeurs, Grands appareillages hydrauliques et so¬ciétés locales en Méditerranée, Presses de L'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, juin 1994, 205 p.
- Rolland Fillod, Etude comparative de deux Sociétés d'Aménagement, texte inédit, 1992.
- Max Lefèvre, Guide juridique des Associations Syndicales, Chambre d'Agriculture des Bouches du Rhône, 1992.
- Dominique Lorrain, Le modèle français des services urbains, in Economie et Humanisme, n° 312, mars-avril 1990.
- Dominique Lorrain, Le modèle ensemblier (la production urbaine après la décentralisation), in Les grands groupes de la construction; de nouveaux acteurs urbains ? sous la direction D'Elisabeth Campagnac, l'Harmattan, 1992.
- Michel Marié, Pour une anthropologie des grands ouvrages. Le Canal de Provence, in Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 21, 1983, pp. 5 à 35.
- Michel Marié, La Société du Canal de Provence, dix ans après, texte inédit, 1993, 71 p.
- Paul Pascon, Trente ans de sociologie du Maroc (textes anciens et inédits), Bulletin Economique et Social du Maroc, n° double, janvier 1986.

Résumé chronologique

1923 Loi du 5 avril relative au développement des irrigations et à l'amélioration de l'alimentation publique des départements des Bouches-du-Rhône, Var et Vaucluse (dite "charte du Verdon")
1933 Premier projet des extensions du canal du Verdon.
1938 On commence à envisager l'utilisation énergétique du Verdon.
1945 Première négociation entre Ministère de l'Agriculture et EDF pour constituer une réserve d'eau en vue de régulariser la Basse Durance en période estivale.
1946-1957 Construction du barrage de Bimont, près d'Aix, et des extensions du Verdon (Gardanne, dont le premier réseau enterré sous pression est inauguré en 1957 à Trets). Avec les crédits du plan Marshall.
1951 Loi des finances du 24 mai 1951, texte de base des sociétés d'aménagement régional.
1951 Création d'une commission d'aménagement de la Durance, dite commission Clozon, à l'origine du Service spécial du bassin de la Durance (SSBD).
1952 Création du SSBD.
1955 Loi du 5 janvier qui décide du barrage de Serre-Ponçon (dont la première idée date de 1905) et d'un aménagement à buts multiples.
1956 Création de la Compagnie nationale d'aménagement de la région du Bas-Rhône-Languedoc (CNARBRL).
1956 (novembre) : pacte de solidarité entre les collectivités locales de la région pour créer l'organe d'exécution du Canal de Provence (initiative Haas-Picard, préfet des Bouches-du-Rhône).
1957 Création de la Société d'études du Canal de Provence.
1958 Programme des travaux et demande de concession.
1959 (avril) : modifications apportées au premier tracé figurant dans le programme des travaux.
1959 Le Commissariat au Plan et la Banque Européenne d'investissement admettent la rentabilité du projet. 1959 Le conseil général des Bouches-du-Rhône, qui avait pris en charge le canal du Verdon en 1927, approuve son transfert à la SCP. 1963 (15 mai) : obtention de la concession. 1963 (24 novembre) : convention entre le Ministère de l'Agriculture et l'EDF (participation de l'Agriculture au financement des réserves agricoles dans la retenue de Sainte-Croix, sur le Verdon). 1964 Début des travaux. 1967 Approbation du cahier des charges du canal du Verdon, dont la SCP est chargée.

1 Il est essentiel d'avoir à l'esprit que la création du Bas-Rhône-Languedoc s'est faite au moment de l'indépendance marocaine (1956) et que celle de la SCP est intervenue un an après l'indépendance de l'Algérie. Du point de vue technologique (et dans bien des domaines du génie civil) il y a aujourd'hui suffisemment de travaux historiques pour savoir que la colonisation a joué, dans le cas de nations de régime libéral, le même rôle accélérateur que les guerres, les grandes crises économiques ou certains pouvoirs dictatoriaux.
2 On sait que cette adhésion rapide de Defferre au projet de l'Etat est en grande partie liée au fait que celui-ci était alors en conflit avec sa Société des Eaux. Pour la mettre au pas, il se servit de la SCP à qui fut confiée la desserte des industries de Fos sur Mer.
3Traditionnellement, la régulation d'un réseau hydraulique se faisait par l'amont. Un employé ouvrait une martelière qui conditionnait toute l'alimentation du réseau, lequel était desservi selon des règles sociales strictes et codifiées dans le "tour d'eau" (régulation par l'amont). Le génie des hydrauliciens coloniaux de la région oranaise est d'avoir inventé ce que l'on a appelé du nom de régulation "aval", c'est-à-dire un mode de gestion de l'eau qui se faisait en fonction de la cumulation des micro-décisions des usagers. Grâce aux progrès de l'informatique, la SCP a mis au point une méthode qui permettait à la fois de jouer de la régulation amont et de la régulation aval. L'importance sociale du phénomène, comme on le verra plus loin, est qu'avec l'invention de la régulation aval, l'eau qui était jusqu'alors une ressource rare, "tombée du ciel", devenait une marchandise soumise à un marché (comme l'électricité).
4Mot d'une langue indienne signifiant "donner" et désignant une institution et des cérémonials de fête observés au XIX° siècle par les ethnologues chez les peuples de la côte nord-ouest des USA et du Canada. Selon leur générosité, les donateurs gagnaient ou perdaient du prestige aux yeux de tous et il en était de même des donataires, selon leur capacité à rendre ultérieurement plus qu'ils n'avaient reçu. Il n'est pas interdit de penser que les nombreuses inaugurations d'ouvrages réunissant élus locaux et personnel de la société, qui ponctuent la vie de la SCP et permettent aux hommes politiques locaux d'afficher leur efficacité, sont une sorte de transposition de ces cérémoniels de fête.
5 Ce modèle peut évidemment connaître des variantes suivant les régions. Si, par exemple, la culture d'entreprise de la SCP s'apparente plus au modèle de la Pax Romana (apporter la civilisation par la maîtrise des éléments naturels et par la civilité), celle du Bas-Rhône-Languedoc penche plutôt du côté de la tradition jacobine et révolutionnaire ; éradiquer des valeurs et traditions du passé qui sont la marque d'un obscurantisme conservateur, sinon réactionnaire.