Thèse de doctorat en urbanisme de Marème Dione

Ces réseaux qui nous gouvernent ?

La guerre, la colonie, la ville et les sciences sociales

La guerre de l'eau n'aura pas lieu

Architecte-urbaniste en Algérie

Geor Simmel : Ville et modernité

Aménager ou ménager le territoire ?

Ces réseaux qui nous gouvernent ?

Introduction à l'ouvrage collectif
septembre 1997, l'Harmattan (coll. Villes et Entreprises), dirigé par Michel Gariépy et Michel Marié

Ce livre traite de la question des infrastructures constituées en réseaux, objets d'une grande importance, non seulement par les investissements et les patrimoines qu'ils représentent, mais aussi par la place qu'ils occupent dans notre espace et notre quotidienneté. Dans un ouvrage récent , Claude Raffestin rappelait cette vieille définition du mot rets , la forme archaïque du mot réseau : "artifices par lesquels on s'empare de quelqu'un ou de son esprit" (fin XIVème siècle, Christine de Pisan) . Peut-être en raison de leur "naturalité" et de leur discrétion, voire même de leur immatérialité, les réseaux se sont-ils emparés de nous. Non seulement ils exercent un ascendant sur nos existences individuelles, mais encore, à un niveau plus général, ils participent de la structuration des pouvoirs. N'a-t-on pas vu récemment le directeur de Cabinet d'un ancien Premier Ministre - devenu depuis Président de la République - prendre les rênes d'une multinationale de réseaux ?

Probablement parce qu'ils se situent à l'intersection de logiques qui échappent à la division ordinaire du travail scientifique (logiques industrielles et logiques de services - logiques d'entreprises et logiques de territoires - rationalités instrumentales et rationalités transactionnelles - rationalités techniques fondées sur l'analyse et rationalités politiques fondées sur la synthèse et le compromis - téchnè et métis,....), ces objets ont encore été assez peu explorés par les sciences humaines.

Voilà donc un thème éminemment transversal que l'on ne peut traiter comme tel si l'on s'enferme dans le découpage entre disciplines de l'esprit, par exemple l'économie industrielle, la géographie des territoires ou la sociologie des institutions. Comment construire des formes de pensée qui ne dissocient pas ces différentes bipolarisations de l'objet, et qui même adoptent leur indissociation comme étant au centre de la démarche ?

I. Les rapports entre aménagement et ménagement

Cette manière transdisciplinaire d'approcher la question des réseaux et des infrastructures est fondée sur un premier postulat. L'objet technique, et à plus forte raison le réseau, ne peut être dissocié de son environnement (physique, culturel, social,...) et donc du territoire dans lequel il agit et dont il fait partie. L'homme est aux deux bouts de la chaîne. En tant que producteur d'objets, il compose lui-même son milieu. Mais en même temps il ne cesse d'être composé par lui. Dans cette conception, le milieu (l'environnement) n'est pas pure externalité. Il est à la fois interne et externe à l'objet.

Pour mettre en place un dispositif mental qui puisse embrasser les deux dimensions de la production technique des objets et de leur environnement, on pourrait emprunter à Gilbert Simondon la notion de "milieu associé" . L'idée de cet auteur, qui fonde son raisonnement sur l'analyse de différentes lignées techniques, est que les objets, primitivement artificiels, connaissent un processus de "concrétisation" qui tend à les rapprocher des objets naturels. L'objet technique qui, au début, avait besoin d'un milieu régulateur extérieur - le laboratoire, l'atelier, l'usine - pour exister, devient progressivement capable de se passer du milieu artificiel par accroissement de sa cohérence interne, de sa capacité d'auto-organisation. "C'est sa relation aux autres objets, techniques ou naturels, qui devient régulatrice et permet l'auto-entretien des conditions de fonctionnement. Cet objet n'est pas isolé ; il s'associe à d'autres objets, ou se suffit à lui-même, alors qu'au début il était isolé et hétéronome" . Le processus inventif suppose donc la mise en relation de deux mondes hétérogènes, imposant des choix et des compromis, entre d'une part l'objet technique et le milieu technique, d'autre part l'objet technique et le milieu géographique.

Le problème que pose alors Simondon est que l'évolution technique ne peut en aucune façon être conçue comme simple adaptation à des milieux (techniques, géographiques) qui la conditionneraient, comme si ces milieux nous étaient donnés préalablement à l'adaptation. L'adaptation consiste au contraire en un processus actif de virtualisation d'un mixte techno-géographique qu'il appelle "milieu associé". "Il y a invention parce qu'il y a un saut qui s'effectue et se justifie par la relation qu'il institue à l'intérieur du milieu qu'il crée. La condition de possibilité de ce couple turbo-générateur est sa réalisation,... L'objet technique est donc la condition de lui-même comme condition d'existence de ce milieu mixte, technique et géographique à la fois,... Comme une voûte qui n'est stable que lorsqu'elle est achevée, cet objet remplissant une fonction de relation ne se maintient et n'est cohérent qu'après qu'il existe et parce qu'il existe ; il crée de lui-même son milieu associé et est réellement individualisé en lui" .

Cette notion de "milieu associé" présente pour nous un double intérêt. Mettant au premier plan les interactions de l'homme et de son milieu, elle permet d'abord de ne pas reléguer l'environnement au rang de résidu réactif qui ne se manifesterait qu'en bout de processus technique. Ainsi sort-on du postulat implicite à beaucoup d'études d'impacts selon lequel l'élément naturel ne peut être pensé que comme effet, à postériori du développement technique.

L'autre avantage de la notion de milieu associé est qu'elle peut servir certes à penser l'activité de médiation du réseau socio-technique dans ses différentes composantes - humaines (compétences, savoir-faire,...) - instrumentales (codages, modèles, emprunts à d'autres techniques,... ce que nous appellons le "code génétique" des institutions) permettant de stabiliser l'objet technique - et procédurales (financement, évaluation,...) - mais aussi sa fonction d'avenir, le conditionnement du présent par le futur. En ce sens, l'idée inclut certes l'activité anticipatrice des opérateurs (tactiques, stratégies), leur capacité à projeter, à mettre en place des "scènes d'énonciation" où s'élaborent des discours et des rites, mais elle comprend aussi la façon dont les groupes sociaux, les territoires les recoivent et les interprétent. Dans cette vision des choses, les contestations environnementales ne sont plus seulement réactives. Elles sont inhérentes à la nature-même des projets .

Lorsque les ingénieurs construisent un réseau, ceux-ci n'agissent pas en terrain neutre, dans un espace cartésien, dénué de toutes propriétés, de toutes singularités. Cet espace est au contraire chargé d'humanité, d'imaginaire et de symboles. Autrement dit, pour qu'un espace habité soit livré à l'hydraulique, à l'assainissement, au métro, il ne suffit pas qu'il soit construit. Encore faut-il qu'il ait été travaillé par le sens que lui donnent les gens, les savants, les techniciens, les banquiers, les élus, les habitants,... ; qu'il ait été au préalable hydraulisé, sanitarisé, ferroviarisé,... Et cette opération qui consiste en une sorte de métissage, de phénomène d'hybridation entre des techniques et des sociétés (le "milieu associé" de Simondon), n'est pas seulement consommatrice d'espace. Elle est aussi consommatrice de temps, d'expérience humaine, de langage et de transaction sociale.

Peut-être alors pourrait-on avancer cette idée qu'un dispositif technique n'a de chance d'être rentable et de bien fonctionner sur la longue durée que si, paradoxalement, il a su affronter des sociétés assez fortes pour lui résister et donc composer avec de l'épaisseur sociale ; ou (hypothèse d'école) qu'il a été conçu dès son départ en des termes tellement adaptés et adaptatifs à l'environnement qu'il se déploierait et s'imposerait sans rencontrer véritablement de résistance.

D'où cette autre hypothèse : l'aménagement comme processus volontaire d'organisation et de fertilisation de l'espace, ne réussit bien que s'il s'accompagne d'une certaine dose de ce qu'on pourrait appeller ménagement ; notion que l'on définira comme étant la capacité des institutions techniques et politiques à auto-réguler, c'est-à-dire à réévaluer en permanence les termes de leur action en fonction des forces en présence. Si le réseau a été conçu sans trop tenir compte de son environnement, la résistance ne peut alors que s'accroître et le réseau risque d'être perturbé dans son fonctionnement et sa rentabilité.

L'essentiel est ici de montrer que, dans cette approche des réseaux, aménagement et ménagement sont deux éléments indissociables de l'action. Cette question est tellement centrale qu'on la retrouvera au fil des chapitres, éclairée selon différents angles d'approche.

II. La gouvernementalité comme concept transitif entre aménagement et ménagement, entre catégories de la mesure et transactions sociales

Il est un autre thème récurrent, autour duquel le livre est organisé et qui, lui, touche peut-être d'un peu plus près à la question du pouvoir et de sa régulation dans le temps, dans la mesure où les institutions et les objets sont marqués du seau de l'historicité. Comment des institutions de réseaux ont-elles su intégrer des dimensions de la longue durée ? Comment particulièrement ces institutions ont-elles pu créer, dans le contexte financier et technique, l'environnement politique, économique, social et démographique, les potentialités de marché qui étaient les leurs, les conditions cognitives, normatives et juridiques de leur durée et de leur routinisation dans l'espace territorial ?

Cette question du pouvoir et des différentes formes qu'il revêt comporte un préalable. Pourquoi, dans certaines circonstances, face à l'émergence d'un certain nombre de problèmes liés à l'évolution économique et technique et aux phénomènes d'urbanisation, les sociétés occidentales ont-elles décidé de transformer des besoins nouveaux en biens collectifs substantialisés dans un réseau ? Et pourquoi, dans d'autres circonstances, n'y a-t-il pas eu création de réseau ?

S'agissant des domaines de la santé, de l'éducation et de l'assistance Abram de Swaan, dans un ouvrage récent, pose plus précisèment la question : comment et pourquoi les hommes ont-ils créé dans certains cas des systèmes collectifs, nationaux et obligatoires pour lutter contre les déficiences et les difficultés qui semblent les affecter séparément et donc n'appeller que des remèdes personnels ? La réponse aurait pu être très différente. Dans d'autres cas, les autorités se sont contentées de jouer sur le comportement individuel des citoyens par des règles de police, sans pour autant créer de réseau . Enfin, troisième cas de figure : lorsque pour répondre à un besoin collectif, on a créé un service s'adressant à des souscripteurs particuliers (logique de marché) mais n'impliquant pas les règles de droit social (accessibilité, équité,...) liées à la gestion publique du réseau.

Ces trois formes de réponses à des besoins collectifs et localisés ne sont d'ailleurs pas immuables, ni dans le temps, ni dans l'espace. L'auteur et son commentateur posent en fin de compte cette question fort intéressante : comment ces trois modèles - celui de la police, celui du réseau-marché et celui du réseau-service dû au citoyen - ont-ils été en interrelation au cours de l'histoire ; et comment l'appartenance à ces trois sphères affecte-t-elle son déploiement temporel et territorial ?

Pour explorer le champ ouvert par ces questions, de Swaan fait appel à deux traditions intellectuelles, qu'il considère d'ailleurs comme liées entre elles. L'une renvoie au concept d'"effets externes", cher aux économistes, c'est-à-dire aux effets de nuisance provoqués par les déficiences de certains individus sur d'autres et que n'accompagne aucune compensation.

L'autre s'inspire d'une sociologie historique illustrée par l'oeuvre de Norbert Elias . L'une des idées maîtresses de cet auteur est que plus s'intensifient les "chaînes d'interdépendance" liées au développement de l'Etat moderne, du capitalisme et aux processus d'urbanisation et de sécularisation qui les caractérisent, plus les déficiences et les difficultés de chacun ont sur autrui des effets externes et durables. Face à ces effets, de plus en plus ressentis par le corps social, s'enclenche alors un processus d'action collective qui rend évanescente l'action individuelle au fur et à mesure de l'extension et de l'intensification du mail dans lequel chacun est pris. Menacée par ailleurs par la tentation du "free rider" (la conduite du "cavalier seul", c'est-à-dire la recherche individuelle du profit de l'action collective, sans en payer le prix), la collectivité tendra à renforcer sa cohésion et son caractère égalitariste ainsi que la substantialisation de son patrimoine.

Sans aucunement renier les analyses qui viennent d'être brièvement proposées, nombre de participants à l'ouvrage que nous présentons ici font recours à une troisième tradition intellectuelle, celle incarnée par les concepts de gouvernement et de gouvernementalité tels que nous les a légués Michel Foucault . Ce que l'on peut retenir de cet auteur, et qui nous intéresse au plus haut point, dans la mesure où elle correspond à des inflexions rencontrées dans notre livre à propos de ces deux termes, est une certaine évolution, particulièrement sensible au cours des années soixante-dix, concernant la question du pouvoir.

Jusqu'en 1975 l'idée de gouvernement - d'abord des familles (savoir se gouverner soi-même), puis ensuite des populations - suffisait encore à cet auteur pour rendre compte des savoirs et des subjectivités comme autant de points d'inscription du pouvoir. Partant d'un certain nombre d'enquêtes précises sur l'histoire de la médecine, de la psychiatrie, du droit pénal et de la criminologie, Foucault s'intéresse alors à la manière dont se constituent en Occident les figures du "malade mental" et du "criminel". Ainsi repère-t-il dans l'"archéologie de ces formations discursives" l'invention d'un certain nombre de "technologies disciplinaires" (à partir du XVIIIè siècle) lui permettant de rendre compte de la façon dont s'opère la normalisation des indivividus .

Concernant la question du pouvoir, le philosophe découvre dans ces années-là que le concept traditionnel (par exemple le pouvoir comme exercice de la souveraineté étatique chez Hobbes - ou comme traduction juridique de l'exploitation économique chez Marx) est beaucoup trop massif pour être opératoire. Le pouvoir ne peut être assimilé ni à un instrument, ni à une entité (une substance que se partageraient un certain nombre de privilégiés), mais plutôt à une relation ou, mieux, à un réseau de relations. Il est ce qui circule dans toute l'épaisseur du tissu social. "Le pouvoir ne possède pas ; il s'exerce". Il est moins de l'ordre de l'affrontement que de l'ordre du gouvernement.

Ce fonctionnement du pouvoir en réseau, de surcroît, s'articule étroitement sur l'espace des savoirs, d'où il tire bien souvent sa justification, son "rituel de vérité", et qu'il quadrille en retour.

Tel est, dans la plupart des cas, le sens qu'ont retenu les auteurs de cet ouvrage. Dans cette acception, la notion de gouvernementalité (correspondant à celle de gouvernement chez Foucault), est suffisemment performante pour rendre compte d'un certain nombre de mécanismes propres au fonctionnement des réseaux. Le pouvoir apparait alors comme une sorte d'entrelacement, de symbiose complexe entre d'une part des dimensions d'emprise et d'algorithme (normes, appareils de mesure et de quantification, méthodes comptables et de tarification,...) et d'autre part toute une symbolique de signes et de transactions. Dans cette microphysique du pouvoir, les outils gestionnaires sont aussi des instruments de construction de la relation sociale elle-même . Faire des comptes, c'est aussi "rendre des comptes".

Mais on ne peut s'en tenir à une définition qui, somme toute, fait une part assez belle à la normalisation des individus et pourrait laisser croire que le titre que nous avons choisi à cet ouvrage (Ces réseaux qui nous gouvernent ?) est une proposition de caractère purement affirmatif.

Il n'est pas sans intérêt d'observer que la période où le philosophe commence à employer le mot gouvernementalité est précisèment celle où, travaillant alors sur le XIXè siècle, c'est-à-dire l'époque où se mettent en place la plupart des réseaux que l'on connaît aujourd'hui, il introduit une distinction entre ce qu'il appelle le "pouvoir de sujétion" (ou "bio-pouvoir") et le pouvoir de souveraineté. Si, à la limite, le pouvoir de souveraineté peut aller jusqu'à oter la vie, le pouvoir de sujétion, lui, est tourné vers la production et l'organisation de la vie.

Dans cette seçonde forme de pouvoir - que Foucault considère comme étant de nature réformatrice et s'inspirant largement des courants hygiénistes, démographiques et urbanistiques du tournant de ce siècle - des domaines qui jusqu'alors relevaient de disciplines spécifiques du savoir et de la sphère privée (par exemple l'hygiène sociale, la structure familiale, la sexualité,...) deviennent des cibles de l'intervention des institutions, mais sous une forme très différente des "technologies disciplinaires" de la période précédente.

Ce qui donne substance au concept de gouvernementalité, ce ne sont donc plus tellement des procédures de normalisation, mais l'organisation d'un discours qui problématise des questions nouvelles et sur lesquelles se greffent des savoirs nouveaux : la population, la race, le sous-développement,... "Par gouvernementalité, j'entends l'ensemble constitué par les institutions, les procédures, les analyses, les calculs et les tactiques qui permettent d'exercer cette forme bien spécifique, bien que complexe, de pouvoir, qui a pour cible principale la population, pour forme majeure de savoir l'économie politique, pour instrument technique les dispositifs de sécurité" .

Si donc les notions de gouvernement et de généalogie (le Foucault de la première époque) consistaient à montrer comment des relations de pouvoir, historiquement déterminées, jouaient indistinctement comme matrices de formes de savoirs et de formes de subjectivités - celle de gouvernementalité va mettre en place au contraire l'idée d'une articulation entre des formes de savoir, des relations de pouvoir et des processus de subjectivisation, comme autant de plans distincts . Comme le montre F. Gros, "les formes de savoir et de rapport à soi seront de plus en plus pensées, plutôt que comme de simples pseudopodes du pouvoir, comme des points d'articulation, des "noeuds" de la gouvernementalité. Ce qui signifie que des formes données de subjectivité, ou des savoirs déterminés, pourront jouer comme des résistances à certaines procédures de gouvernementalité. La notion trop massive de pouvoir empêchait de penser la résistance ; elle n'était jamais qu'une modalité d'un rapport de force".

L'idée-même de résistance était impensable pour la bonne raison qu'aucune force n'était assez extérieure au pouvoir pour être en mesure de s'y opposer. Il est possible au contraire de résister à des formes de gouvernement. Comme nous le disions précédemment, la notion de résistance est inhérente à celle de gouvernementalité.

Si nous insistons autant sur ce tournant, c'est parce que la problématique de la gouvernementalité réintroduit celle de liberté. Elle est un concept intermédiaire entre pouvoir et individu, pouvoir et corps social, permettant à Foucault de penser en terme de résistance potentielle et de liberté. "Quand on définit l'exercice du pouvoir comme un mode d'action sur les actions des autres, quand on les caractérise par le "gouvernement" des hommes les uns par les autres - au sens le plus étendu de ce mot - on y inclut un élément important : celui de la liberté" .

Prise en ce sens, il nous semble alors que la notion de "gouvernementalité" de Michel Foucaut présente quelque affinité avec celle de "milieu associé" de Gilbert Simondon, pour qui la dynamique de l'invention n'est pas pure adaptation fonctionnelle entre des milieux (technique et géographique), mais, comme dans tout phénomène du vivant, elle comporte une certaine marge d'indétermination et de virtualité, une certaine dose de "transduction" et de liberté. Le transfert technologique (matériaux, machines, procédures, systèmes organisationnels,...) n'est pas une sorte de course de relai où l'on se passerait le témoin de main à main. Il comporte nécessairement une certaine dose d'invention qui naît de l'inadaptabilité des modèles.

III. La méthode du régard croisé

Le troisième thème qu'il nous faut présenter dans ce préambule a trait à notre méthode de travail. Le groupe d'auteurs qui a conçu cet ouvrage sur les réseaux a lui-même fonctionné en réseau. Il s'est réuni à trois reprises au cours de ces deux dernières années, dans des séminaires de plusieurs jours qui se sont déroulés à Montréal et à Paris. Ces séminaires ont été non seulement producteurs d'interconnaissance mais d'amitié. Nous pensons d'ailleurs que l'une ne va pas sans l'autre. Il existe une sorte de "transduction du savoir" qui ne peut s'opérer que dans la sympathie et le respect mutuel et qui donc requiert beaucoup de temps. Comme dans le cas des réseaux techniques, la mise en place d'un réseau social est une opération lourde car elle suppose non seulement que l'on échange des connaissances mais "qu'on se connaisse" . Presque tous les textes produits ici ont eu pour origine des exposés dans les séminaires et sont le fruit d'une lente maturation. Il en est de même de cette introduction et des introductions de chacun des chapitres dont la rédaction a généralement fait l'objet d'allers et retours entre Montréal et Paris .

Si la transdisciplinarité est inhérente à l'objet que l'on traite, encore faut-il la mettre à l'épreuve, selon une méthode et des procédures de débat. La question est d'autant plus pertinente que les chercheurs qui ont travaillé à ce livre sont très divers, tant sur le plan des disciplines qui sont les leurs, des appartenances territoriales (France et Québec) que des approches (monographies historiques de réseaux ou d'infrastructures, élaborations plus transversales par thèmes). Il fallait à la fois se servir de cette diversité comme ressource, tout en recentrant le débat autour d'un certain nombre de questions exploratoires telles que nous venons de les esquisser.;

On pourrait avancer ici l'idée de "regard croisé" comme méthode de travail fondée sur le différentiel des approches. Cette méthode s'écarte de la "comparaison internationale" dans la mesure où non seulement elle accorde la plus grande importance aux éléments contextuels dans lesquels baignent les objets étudiés, mais encore elle demande que l'on fasse un certain travail de réflexivité sur le type de regard que l'on porte. Cette manière de construire ses objets tout en prenant un peu de distance par rapport à ses propres constructions, est à notre sens l'un des garde-fous essentiel des sciences humaines. Ainsi conçue, la recherche collective peut comporter au moins trois sortes de croisements.

1) Explorer le différentiel de sens lié aux appartenances territoriales

Croiser le regard, cela peut être en premier lieu explorer le différentiel de sens et de cultures lié aux appartenances territoriales. De toute évidence la rencontre de chercheurs québécois et français constitue une ressource, non seulement de par l'élargissement des terrains et des données qu'elle apporte, mais aussi du point de vue des inflexions de sens qui les sous-tendent. Chaque discipline, chaque culture a en effet sa propre capacité de digestion et de naturalisation des mots. Et l'une des manières d'en discerner le caractère tantôt singulier, tantôt universel, est de faire le détour par le regard de l'autre. Le regard de l'autre peut en quelque sorte servir de différentiel à partir duquel peuvent être repensés les problèmes.

De ce point de vue, l'intérêt d'une rencontre Québec/France est que, parlant la même langue, les Québécois baignent plus que les Français dans une culture (technique, juridique, administrative,...) anglo-saxonne. Or, concernant les réseaux techniques et les industries du génie urbain, une grande partie des catégories intellectuelles dont se servent nos institutions (normes, réglements, expertises,...) viennent du monde anglo-saxon.

Nous pensions, au début de nos rencontres, qu'il serait intéressant d'exploiter ce différentiel de sens et d'en faire un chapitre à part. Pour donner un exemple de la démarche, prenons le cas d'une notion très familière dans le langage des anglo-saxons, celle d' accountability. L'avantage de cette notion - et en cela elle répond parfaitement à ce que nous venons de dire de la gouvernementalité foucaltienne - est de confondre dans un même vocable ce que dans la culture française on a tendance à séparer, c'est-à-dire une dimension de savoir et d'autre part une dimension de pouvoir ; d'une part une dimension de mesure ("faire des comptes"), et d'autre part une dimension transactionnelle (avoir à "rendre des comptes"). L'idée implicite contenue dans la notion d'accountability est que pour produire du conscensus social, il faut de la mesure. En cela on peut dire que la mesure porte en elle des valeurs démocratiques. Et précisément tout l'intérêt de cette réflexion est de faire remonter à la surface ces processus discrets de la gouvernementalité qui ont joué un rôle capital dans la culture des réseaux. Mais on pourrait prendre le problème en sens inverse et avancer l'hypothèse que pour faire de la mesure il faut qu'il y ait du consensus au préalable. Ce n'est pas un hasard si les Québécois traduisent le terme d'accountability par celui de "gestion par l'aval" ou de "gestion par les résultats".

L'intérêt de ce débat était tel que nous pensions l'élargir à un certain nombre d'autres notions qui nous étaient familières ; par exemple celles de régulation, de gouvernance, d'externalité, de logique d'offre et de la demande, de consultation publique,... Or, quelle ne fût pas notre surprise de constater que l'interpénétration de nos cultures et de nos références bibliographiques était telle qu'elle prenait le pas sur nos différences. Il était donc prématuré de s'engager dans une telle voie.

2) Explorer le différentiel de sens lié à l'histoire et au cycle de vie des réseaux

Croiser le regard peut aussi vouloir dire : faire varier les points de vue des acteurs qui interviennent tout au long de l'histoire des différents réseaux mis en scène dans ce livre. Cette manière de faire l'histoire en convoquant à chacune des périodes tous les registres du savoir susceptibles de donner sens à l'événement est déjà très riche en soi. Elle permet de dépasser le seul horizon technique pour réaliser une histoire où se recoupent et interagissent par exemple expériences et découvertes scientifiques, controverses théoriques, littérature de diffusion et de vulgarisation, histoire des usages sociaux, logiques technico-financières et commerciales, logiques industrielles et logiques de l'espace et du territoire. Ce matériau de base nous a paru tellement important que nous lui avons consacré le premier chapitre (les récits de la longue durée).

On peut alors se demander, en comparant les expériences de différents réseaux, s'il n'y a pas, historiquement parlant, une sorte de structure qui se répèterait, un cycle standart que l'on pourrait découper en phases et qui servirait aux acteurs à se repérer ?

Comme nous le disions précédemment, les réseaux sont mortels. Dans cette hypothèse, la période fondatrice est celle où, pour maîtriser la multiplicité des facteurs qui interviennent dans son projet, l'opérateur va devoir produire une "construction mentale", c'est-à-dire une sorte d'abstraction (normes, périmètres, méthodes de calculabilité,...) grâce à laquelle il arraisonne l'espace et maîtrise le temps.

Cependant le réseau n'est pas un frigidaire qui rouille, mais un bien durable qui fonctionne à l'horizon du siècle. Il va donc devoir amortir ce qui faisait l'abstraction de ses origines pour entrer dans le monde réel, et donc incorporer du vivant et de la complexité, réincorporer la dimension territoriale (en tant qu'espace de culture), après la phase de la période génétique. Donc, après le temps de l'aménagement vient celui du ménagement, qui est celui de la gestion, du commerce, de la transaction, de l'apprentissage du risque et de la maintenance, mais aussi celui de la routine.

Le troisième temps du cycle serait enfin celui où le réseau a subi l'usure du temps - soit parce qu'il n'a pas su incorporer dans son code génétique les conditions de complexité de son environnement ; soit au contraire, parce que, face à un trop plein de complexité, il est sorti de son code génétique. Les institutions de réseaux en crise ont alors à repenser le cadre mental de leurs routines et les bases socio-techniques de leur propre fonctionnement. Cette tension qu'il y a en permanence entre construction du réseau idéal et réseau réel ne peut être évidemment appréhendée que par une connaissance de l'histoire dans la longue durée.

3) Exploration conceptuelle

Il est enfin une autre manière de croiser le regard qui consiste à se servir des interférences pratiques et cognitives entre différents réseaux (par exemple des transferts de technologies, des emprunts juridiques d'un réseau à un autre réseau, des phénomènes d'osmose au niveau des imaginaires et des univers mentaux,...) comme base de réflexion épistémologique. Il s'agit alors d'explorer un certain nombre de notions qui traversent le champ étudié ici (réseaux et infrastructures) et que nous avons essayé d'articuler entre elles. Cette réflexion, déjà esquissée dans le début de cette introduction, alimente les trois derniers chapitres de l'ouvrage.

Dans une première approche - les instruments gestionnaires. Dimensions comptables et transactionnelles : deuxième chapitre - nous nous sommes donnés comme but d'articuler la culture de l'ingénieur à celle du gestionnaire et donc à la dimension économique des réseaux. Lorsqu'on passe au monde de l'économie, très vite on est confrontés à deux questions majeures, d'abord celle des frottements entre économie publique et économie privée. La question de l'économie publique n'est pas simple car elle englobe dans un même concept deux idées qui ne sont pas du même ordre : celle de service public, modèle Etat-providence - et celle de projection, de projet d'aménagement, modèle Banque Mondiale. Il convient alors d'analyser les allers et retours entre ces deux ordres.

L'autre question majeure est celle de la globalisation. Il n'est pas étonnant que la totalité des textes rassemblés dans ce chapitre se situent à l'échelle monde, et font souvent référence à Braudel. Certains même font le détour par le tiers-monde, non pas tant comme objet en soi mais comme miroir, comme "analyseur" de ce qui se passe chez nous. Il s'agit bien là de regard croisé.

Du monde de l'économie à celui de l'efficacité, il n'y a qu'un pas. Comment mesure-ton l'efficacité ? Et en direction de qui ? Sur quel critère d'inefficacité change-t-on de modèle ? N'est-on pas entré dans une période de crise de la "calculabité" des systèmes socio-techniques, qu'il s'agisse du réseau territorialisé ou plus généralement du monde de l'entreprise ? D'un modèle hiérarchique de prescription par la méthode et le calcul, n'est-on pas en train de passer à un modèle de prescription par les résultats, avec sanctions de type contractuel ? Ce n'est plus aujourd'hui le procès de travail que l'on gère, mais la compétence des personnes. Celle-ci ne se mesure pas mais elle se discute. Elle est de l'ordre de la transaction.

Toutes ces questions sont traversées par la question du temps et de l'histoire, non seulement comme objet d'investigation ( premier chapitre) mais aussi comme méthode (le retour historique sur la Banque Mondiale, sur Venise et l'invention de la comptabilité, sur l'époque coloniale,...).

1Offner J-M et Pumain D. (sous la dir. de),Réseaux et territoires. Significations croisées, Ed. de l'Aube, nov. 1996, 281 p.
2Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, 1992.
3Simondon G., Du mode d'existence des objets techniques, éd. Aubier (Res, l'invention philosophique); 1958, réédité en 1989, 335 p.
4Simondon, op. cité p. 47
5Simondon, op. cité p. 57
6Tricot Anne, thèse de doctorat en cours, "L'empire du milieu", Quand les controverses gouvernementales interrogent la conception des projets d'autoroutes, Université de Pau, O. Soubiran, directeur.
7De Swaan A, Sous l'aile protectrice de l'Etat , (traduct. de l'anglais par L. Bury), Paris, PUF, 1995, (éd. or. 1988). Nous nous servons ici de l'interessant commentaire qu'en a fait K. Chatzis pour la revue Réseaux, 1997.
8Par exemple dans le cas analysé par Laetitia Dablanc, Entre police et service : l'action publique sur le transport de marchandises en ville. Le cas des métropoles de Paris et New-york, Thèse de doctorat du LATTS, mars 1997, dir. M. Savy.
9Elias N., La dynamique de l'Occident, (1939), Paris, Pocket (coll. Agora), 1990.
10Foucault M.,Il faut défendre la société, cours au Collège de France, 1976, Hautes Etudes-Gallimard/Seuil, 1997 - Dits et écrits, 1954-1988, tome III, NRF/Gallimard, 1994.
11Delacampagne Ch., Foucault, généalogie du bio-pouvoir. Dans cet article du Monde (21 février 1997), l'auteur commente la parution de l'ouvrage "Il faut défendre la société". Dans le résumé du Foucault d'avant les années soixante-dix que nous faisons ici, nous nous inspirons d'une partie de cet article.
12J. Fisette et G. Jeannot, in introduction du chapitre 2 de cet ouvrage.
13Dits et écrits, tome III, ouvrage cité, p. 655
14Gros Frédéric, Michel Foucault, PUF/Que sais-je n° 3118, juillet 1996
15Dits et écrits, t. IV, p. 237.
16Transformation d'une énergie en une énergie de nature dufférente. In Le petit Larousse illustré.
17M. Marié et M. Gariépy, en ce qui concerne le chapitre I - J. Fisette et G. Jeannot, le chapitre II - B. Barraqué et M. Marié, le chapitre III - J.M Fourniau et P. Hamel, le chapitre IV.