Thèse de doctorat en urbanisme de Marème Dione

Ces réseaux qui nous gouvernent ?

La guerre, la colonie, la ville et les sciences sociales

La guerre de l'eau n'aura pas lieu

Architecte-urbaniste en Algérie

Geor Simmel : Ville et modernité

Aménager ou ménager le territoire ?

Thèse de doctorat en urbanisme de Marème Dione

Rapport de thèse de Michel Marié

La thèse de Marème Dione porte sur la politique des infrastructures conduite par la France dans les pays du Maghreb entre 1939 et 1962, particuliérement en matière d'aménagement (les plans d'équipement et de modernisation), en matière de transports et d'hydraulique. L'essentiel du matériau utilisé dans ce travail est celui de l'archive administrative (rapports d'ingénieurs et d'administrateurs, de commissions diverses du Plan, ...), d'ouvrages rédigés par des personnalités ayant eu à voir directement avec l'histoire dont il est ici question, et de livres d'historiens spécialisés dans le phénomène colonial. A noter enfin (et l'on peut s'étonner du statut mineur que leur donne l'auteur, en les mettant en bas de page) quelques biographies d'ingénieurs éminents - Brunache, Freyssinet, Bonnenfant,...- d'autant plus intéressantes qu'elles traversent les différentes phases de l'invention technique, de l'expérimentation coloniale et parfois même du retour de colonie sur le sol métropolitain.

On peut voir à l'oeuvre dans cette thèse deux sortes de perspectives. L'une est celle d'une contribution à un moment capital de notre histoire, puisque la France a été pendant plus d'un siècle la deuxième puissance coloniale du monde. En ce sens l'originalité de la démarche est qu'elle aborde par le biais de l'ingéniérie, de l'histoire des techniques et de leurs interrelations avec le territoire, des phénomènes qui le plus souvent ont été analysés sous l'angle des faits militaires, ou encore des événements politiques, administratifs, sociaux ou idéologiques qui ont émaillé cette histoire. En mettant le projecteur sur l'ingénieur et sur ses oeuvres, l'auteur non seulement met à jour un acteur souvent méconnu dans l'histoire coloniale, mais encore nous montre combien les pratiques techniciennes, la formation d'une culture technique et administrative sont inhérents à l'acte de coloniser. La première impression que l'on retire de ce texte est qu'il existe un lien évident entre la frontalité des méthodes coloniales et la faculté qu'elle accorde aux techniciens d'expérimenter et d'innover.

L'autre dimension de ce texte - qu'il faut parfois lire entre les lignes, mais qui cependant me semble partout présente - est qu'elle se sert du moment colonial comme d'une sorte d'arrimage généalogique, de moyen de dépaysement et de "décentrement épistémologique" (O. Soubeyran, 1992) pour mieux comprendre certains des aspects de ce qu'il peut y avoir à la fois de spécifique et d'universel dans l'histoire d'une culture technique à la française. Si donc la première démarche relève de l'histoire coloniale, celle-ci est plutôt, dans la lignée d'auteurs comme B. Gille ou M. Daumas, sur le versant de l'histoire des techniques.

Le premier mérite que je trouve à l'ouvrage, fort bien écrit et agréable à lire (parfois en dépit de sa très grande érudition technique), est d'abord qu'il montre à l'évidence combien, dans le cas français, un grand nombre de techniques en matière de génie militaire et civil passent, comme par nécessité, dans le creuset de l'expérimentation coloniale. La colonie, et peut-être encore plus le protectorat (ou les moments d'exception et de pleins pouvoirs dans la colonie, tel par exemple le Plan de Constantine avant l'indépendance de l'Algérie) ont servi de banc d'essai à des techniques telles que celle de la terre stabilisée (Tunisie de l'entre deux guerre et Sahara de la recherche pétrolifère), du béton précontraint (Tunisie et Algérie), de la construction des pistes d'aéroport (Maroc et Algérie), des autoroutes (Maroc), de la régulation intégrée (dite "aval") des grands appareillages hydrauliques (Oran et Maroc), de nouvelles formes de barrages (barrages-poids ou à voûtes multiples),... qui le plus souvent sont en avance par rapport à ce qui se passe en métropole.

Bien que la description des procédés constructifs fournisse l'essentiel de la thèse, celle-ci est en même temps une mine de renseignements sur tous ces schèmes cognitifs, toutes ces mini-procédures de règles, de normes et de moyens de mesure (typologie des usages, méthodes comptables et de tarification, appréhension des problèmes de domanialité, maitrise du langage et de l'imaginaire social et bâtisseur,...) que les institutions ont à mettre en place pour gérer les nouveaux réseaux (ce que M. Foucault appelle du nom de "gouvernementalité") et en assurer l'efficience dans la longue durée.

En ce sens le chapitre consacré à la fondation et aux difficultés de l'aménagement des périmètres d'irrigation marocains dans les années cinquante (ce que les ingénieurs ont appellé la "trame B") est un modèle du genre, qui préfigure les problèmes rencontrés vingt ans plus tard dans l'irrigation du midi de la France (Bas-Rhône-Languedoc et Provence). Dans la mise en place de ce type de régulation intégrée à l'échelle d'un vaste périmètre (lequel s'inspire de l'expérience américaine de la Tennessee Vallee Autority, mais en même temps le corrige), on voit très bien comment se forme un modèle à la française de l'Etat-entrepreneur et aménageur, parfaitement adapté à l'économie mixte et au Welfare State de l'époque ; un Etat qui, étant donnée l'ampleur des investissements et la nécessité de rentabiliser les ouvrages dans un temps record, va devoir prendre en charge tout le processus qui va de la constrution des ouvrages à la formation des colons nouvellement hydraulisés ; qui doit donc dégager le territoire sur lequel il exerce son imperium de tous ses ingrédients anthropologiques du passé, et, par là-même permettre aux ingénieurs de travailler selon leurs normes et celles du marché international des productions agricoles. Donc une forme d'agriculture qui tend à remplacer les modes culturaux des fellahs par la technique de l'ingénieur (ou celle du colon aguerri) et qui ne réussit bien que lorsqu'elle investit des terres "vierges" récemment hydraulisées ; qui par ailleurs éprouve les plus grandes difficultés lorsqu'elle cherche à pénétrer le monde des traditions paysannes et qu'elle sort du périmètre de sa Pax Romana.

Le deuxième grand mérite que je trouve à cette thèse est qu'elle met en valeur un phénomène qui jusqu'alors avait été très peu étudié, à savoir que la dialectique colonie/métropole en matière de génie civil et de plan de développement passe presque toujours par le jeu du modèle nord-américain. Parcequ'elle évolue à une certaine distance de la métropole et qu'elle dispose de moyens considérables (souvent liés à la volonté de faire face aux mouvements d'indépendance) - parce qu'elle trouve outre-Atlantique certaines des conditions climatiques, géologiques et sociales qui la différencient du contexte hexagonal - et parce qu'enfin elle se développe dans un champ où le poids des traditions peut être plus facilement rejeté ou nié - l'ingéniérie coloniale a plus facilement que sa collègue métropolitaine les yeux tournés vers les USA. Ainsi voit-on le modèle américain se profiler à tous les grands carrefours de l'histoire qui nous est ici racontée ; d'abord de façon directe, lorsque les armées américaines réalisent leurs propres travaux sur le sol marocain ; mais aussi indirectement par la séduction qu'exerce la Tennesse Vallée Autority sur les hydrauliciens coloniaux des années trente, par l'influence qu'a le génie militaire américain sur les militaires français (routes économiques en terres désertiques, aéroports,...), par les effets de transferts technologiques et d'idéologie qu'opère le plan Marshall,...

Sur ce dernier point la thèse est d'ailleurs nuancée. M. Dione montre aussi combien les ingénieurs, qui sont avant tout des hommes de terrain, sont capables de prendre leurs distances par rapport aux modèles ou aux expériences de laboratoire.

Un exemple particuliérement intéressant est celui de cet ingénieur Pousse qui en Tunisie, dans la lignée de son prédécesseur Brunache (pp 346 à 349), propose des solutions pour la construction des pistes routières et aéroportuaires qui font le plus grand cas des matériaux locaux et des conditions climatiques et vont à l'encontre des théories physico-chimiques produites dans les laboratoires américains. La thèse est pleine d'exemples où l'on voit que l'innovation technique n'est pas une sorte de course de relai où l'on se passerait le témoin de main à main, mais le résultat d'un jeu au moins triangulaire où l'ingénieur doit sans cesse composer entre son éthos acquit dans les grandes écoles métropolitaines, le modèle américain et l'expérience du terrain colonial. L'innovation nait en quelque sorte de l'inadaptabilité des modèles. Après avoir flairé ce qui se passe aux USA, l'ingénieur est alors confronté à sa propre réalité.

Enfin, troisième grand mérite de cette thèse, celui de nous montrer combien la colonie est le lieu où s'interpénètrent en permanence valeurs de guerre et valeurs de paix, ingéniérie militaire et ingéniérie civile. Les exemples de cette interpénétration où, par la création de l'état d'urgence l'économie de guerre fait son intrusion au coeur des situations de paix, sont innombrables : l'interventionnisme de l'Etat comme moteur et accélérateur dans la planification et le financement des aéroports et des techniques de construction des pistes, l'accélération de la recherche pétrolifère, les transferts technologiques que permet une vision d'ensemble de toutes les sortes d'équipements impliqués dans le développement (ports, barrages, routes et pistes d'aéroports), l'importance donnée au raisonnement économique et à la notion d'état d'urgence dans le choix des solutions, le regroupement des entreprises au niveau de chaque ouvrage, etc...

Cette nouveauté d'approche et la méticulosité des descriptions que l'on trouve dans cette thèse a cependant son revers et ses ambigüités. La première difficulté que l'on éprouve à lire ce texte est que, d'entrée de jeu (dès la première phrase du livre), l'auteur se situe comme solidaire des "peuples assujettis" et du destin des trois pays dont il sera question dans l'ouvrage ; et que paradoxalement la méthode d'investigation choisie (travail en bibliothèque et dépouillement d'archives qui, comme on le sait, sont généralement la trace des puissants) la mette entièrement du côté du regard colonisateur.

La deuxième difficulté rencontrée est que la thèse se focalise sur la production d'objets techniques (essentiellement génie civil) et qu'elle n'accorde qu'une importance secondaire à la dimension institutionnelle de la production et de la gestion de ces objets.

Dans le cas de la question hydraulique, par exemple, on peut s'étonner qu'à aucun moment il ne soit fait référence aux Sociétés Fermières, lesquelles ont probablement été très impliquées dans l'alimentation en eau des villes. On aurait aimé par ailleurs que l'auteur s'étende un peu plus sur le fait que les protectorats (Maroc, Tunisie) aient adopté à ce sujet des solutions radicalement différentes de celles de l'Algérie et de la métropole.

Il est aussi regrettable que les profondes modifications qui se sont produites dans les années cinquante au Maroc et à Oran en matière de techniques d'irrigation (régulation aval, passage de l'eau gravitaire à l'eau sous pression, quadrillage de l'espace hydraulisé, réorientation de l'agriculture vers l'exportation) n'aient pas été exploitées dans toutes leurs conséquences économiques, politiques et anthropologiques. Après tout, lorsque se produisent de telles mutations, ce n'est pas seulement un système technique que l'on change, mais la nature-même du fluide transporté (de l'eau, bien du ciel, à l'eau marchandise) ; et, ce faisant, c'est la nature-même de la société qui se transforme (d'une société rurale urbanisée autour de ses points d'eau à une société potentiellement urbanisable, partout où l'eau peut être menée).

Non pas que ce genre de considérations soit absent de la thèse, mais elles sont abordées, me semble-t-il, avec trop de timidité et un manque d'ambition théorique qui apparait particuliérement au niveau de l'introduction et d'une conclusion beaucoup trop succinte. La lecture de certains ouvrages (par exemple le remarquable ouvrage de J.J. Pérennès : "L'eau et les hommes au Maghreb. Contribution à une politique de l'eau en Méditerranée", ed. Karthala, 1993) aurait sans doute permis à l'auteur de compenser ces quelques faiblesses.

Et, pour terminer, autre question que l'on peut difficilement éluder : pourquoi la thèse fait-elle presque totalement l'impasse sur le versant urbain et urbanistique des techniques? Position pour le moins paradoxale dans un doctorat d'urbanisme, d'autant plus que l'auteur a en sa possession tous les éléments qui lui permettraient de légitimer sa position.

On peut en ce sens regretter qu'il ne soit pas plus fait recours à un des derniers épisodes de la décolonisation (le plan de Constantine), auquel il est souvent fait allusion, mais jamais dans sa dimension la plus en rapport avec la question évoquée ici : à savoir celle de plate forme expérimentale d'à peu près toutes les méthodes d'araisonnement de l'espace et de gouvernementalité de la ville qui vont faire florès dans la métropole des années soixante (schémas de structure et schémas routiers, SDAU, POS, villes nouvelles, quantification et modélisation de l'espace, transposition des méthodes de planification nationale à l'échelle régionale,...). On se prend alors à penser que la planification et la gestion de la ville ne sont plus de l'ordre d'un "art urbain", mais qu'ils appartiennent à la science.

Ces critiques ne sont cependant pas de nature à assombrir un bilan que je considère comme étant très positif. Je pense que la thèse mérite non seulement d'être soutenue en l'état, mais encore d'être éditée, avec les modifications répondant aux réserves qui viennent d'être dites.