Thèse de doctorat en urbanisme de Marème Dione

Ces réseaux qui nous gouvernent ?

La guerre, la colonie, la ville et les sciences sociales

La guerre de l'eau n'aura pas lieu

Architecte-urbaniste en Algérie

Geor Simmel : Ville et modernité

Aménager ou ménager le territoire ?

Note de lecture sur le livre de Georg Simmel : Ville et modernité

La direction de Jean Rémy, l'Harmattan, collection villes et entreprises, 176 p., mai 1995.

Ce livre collectif, dirigé par Jean Rémy, se donne pour objet de traiter de la pensée de Georg Simmel, sous l'angle des actions réciproques qu'entretiennent entre elles grande ville et modernité. "Re(ce)voir Simmel", le revisiter, le sauver de l'oubli, selon les termes mêmes de Pascal Amphoux et André Ducret, dans l'un des articles de ce livre ; tellement cet auteur difficile, parfois énigmatique, sans doute parce qu'il est le préfigurateur de nos inquiétudes présentes et que, parmi les fondateurs de notre discipline il est probablement "celui qui en donne la définition la plus souple, ouverte aux interprétations les plus diverses", mérite qu'on le relise au plus près du texte, purifié des arrière-pensées qui l'ont parfois rendu méconnaissable, impose que l'on s'attache à comprendre ce qui fait l'unité de l'oeuvre, sa véritable originalité et les raisons pour lesquelles son audience redevient comparable à celle dont il jouissait au début de ce siècle.

Comme le suggère J-L Vieillard-Baron, l'un des traducteurs en langue française de Simmel[1], il y a lieu de distinguer chez cet auteur (mais en même temps de se servir de cette distinction pour les rapprocher) entre d'une part un concept de modernité produit à travers un certain nombre d'objets qu'il traite dans ses ouvrages et entre lesquels il ne cesse de faire des passerelles - la ville, mais aussi la femme, l'argent, la mode,...- et d'autre part son propre mode de pensée qui est lui-même fondamentalement moderne.

Dans le même ordre d'idée le philosophe Hans-Georg Gadamer, dont je ne sais s'il avait fréquenté Simmel, dira quarante ans plus tard, s'agissant des sciences humaines : "Ce qui compte d'un point de vue "scientifique", c'est justement de détruire le fantôme d'une vérité qui serait indépendante du point de vue de celui qui connaît. C'est là la marque de notre finitude, dont il est indispensable de prendre conscience si l'on veut se prémunir contre l'illusion. La foi naïve en l'objectivité de la méthode historique était une telle illusion. Mais ce qui vient la remplacer, ce n'est pas un relativisme las, car ce que nous sommes et ce que nous pouvons entendre du passé n'est ni arbitraire ni aléatoire. Ce que nous connaissons par l'histoire, c'est en fin de compte nous-mêmes. La connaissance en sciences humaines a toujours quelque chose d'une connaissance de soi. Nulle part la tromperie n'est-elle plus facile et plus naturelle que dans la connaissance de soi, mais nulle part ne signifie-t-elle autant pour l'être de l'homme, cette connaissance de soi, lorsqu'elle réussit. En sciences humaines, ce qu'il s'agit d'apprendre de la tradition historique, ce n'est donc pas seulement ce que nous sommes, tels que nous nous connaissons déjà, mais justement quelque chose d'autre, notamment recevoir d'elle une impulsion qui nous transporte au-delà de nous-mêmes. Ici, ce n'est pas ce qui ne fait pas problème et ce qui vient seulement satisfaire les attentes de notre recherche qu'il faut encourager. Il faut plutôt découvrir, et contre nous-mêmes, d'où peuvent provenir de nouvelles impulsions"[2].

Je crois que cette double perspective de la modernité élaborée et construite au travers des objets de recherche et la modernité du mode de son appréhension est très présente dans le livre qu'il m'est ici donné de commenter. La grande ville y apparait d'abord comme le principe nascens de l'élaboration d'une pensée sur la modernité. Comme le dit Jean Rémy dans la présentation de l'ouvrage, Georg Simmel a été le premier à faire de la grande ville et plus particulièrement de Berlin, où il a longtemps vécu et écrit la majeure partie de son oeuvre, le lieu d'expression, le référent par excellence d'une construction intellectuelle dans laquelle apparaissent les logiques sociales d'une époque. La métropole joue dans sa pensée un peu le même rôle que la démocratie chez Tocqueville, le capitalisme chez Marx ou la bureaucratie chez Weber.

Si donc l'invention de l'idée de grande ville en tant que concept apparaît comme un phénomène typiquement allemand du tournant de ce siècle (cf. l'article de Stéphane Jonas, la "Groszstadt" métropole européenne, dans la sociologie des pères fondateurs allemands ), l'actualité de la pensée - ou plus exactement du mode d'approche ou du mode de pensée - d'un auteur qui n'avait cessé de dire de son vivant qu'il mourrait sans héritiers spirituels, est pourtant saisissante. Si donc c'est à propos de la grande ville et de la métropole que Simmel semble déployer toutes les ressources de sa philosophie, on aurait cependant tort de penser que la compréhension que l'on peut acquérir de cet auteur puisse s'y résumer. Le premier grand intérêt de l'ouvrage de J. Rémy et de ses partenaires est précisèment d'avoir essayé de situer ces développements plus ou moins prophétiques sur la grande ville moderne dans une vision beaucoup plus générale de l'oeuvre de l'auteur. Comme le disent Pascal Amphoux et André Ducret, il n'est pas tellement question ici de glaner au fil des textes tel ou tel détail qui serait exploitable pour parler du temps présent, mais plutôt d'être à l'écoute de ce qui fait l'unité, l'originalité de l'oeuvre et nous la rend aujourd'hui si actuelle.

Cette mise en perspective de la pensée simélienne, on peut la voir à l'oeuvre de différentes façons dans le livre. La première (correspondant à la première partie de l'ouvrage, la métropole comme forme générale de la modernité ) consiste à commenter un certain nombre de textes que l'auteur a consacré à la question urbaine. Il s'agit donc là de jouer au plus serré de la méthode - proximité et travail de distanciation, immersion et abstraction - par laquelle Simmel construit sa propre profondeur de champ. On voit alors apparaître avec force l'une des constantes implicites de l'approche simmélienne qui est de construire le sens par un travail incessant de disjonction (distinction) et de rapprochement, de recherche des discontinuités et des continuités qu'il peut y avoir entre les couples de phénomènes qu'il étudie.

Comme l'explique Julien Freund[3], Simmel a formulé ce genre de démarche dans l'expression d' "action réciproque" par laquelle l'action qu'un phénomène exerce sur les autres est corrélative de l'action que les autres exercent sur lui. De plus, ces corrélations ne sont pas inversement proportionnelles ni inversement similaires dans l'action et la réaction, car elles peuvent donner lieu à des contradictions, susciter des effets antagoniques et même produire des ruptures et des incompatibilités. Tout conflit implique une réciprocité.

Conçue ainsi l'action réciproque implique de la part de celui qui observe une multiplicité de points de vue et une certaine mobilité du regard. La sociologie n'est plus conçue comme une sorte de regard fixe qui s'attacherait à l'observation d'objets eux-mêmes plus ou moins fixes. Mais les objets étant mobiles et les points de vue multiples, c'est le regard du sociologue qui doit être lui-même mobile, fait d'aventures et de traversées. L'analyse naît du déplacement du regard. Simmel nous apprend qu'on ne produit pas du sens uniquement sur la base d'éléments théoriques préexistants, mais de la rencontre entre ces éléments et le travail du regard. Comme le rappelle dans ce livre F. Raphael, c'est le mouvement qui est premier, et non seçond. Bien qu'il n'ait jamais négligé les phénomènes de groupe, y compris dans leurs aspects les plus statiques, les plus institués, Simmel s'est attaché de préférence à l'analyse des processus, des dynamiques de socialisation, de dislocation et de seuil, qu'ils soient éphémères comme une rencontre dans un salon, qu'ils soient marginaux comme le statut de l'étranger ou encore sans cesse en variation comme la mode[4].

Cette approche des rapports humains en termes d'action réciproque est ici mise en lumière à travers les deux grands couples explorés par Simmel concernant ses réflexions sur la ville : d'une part la petite ville et la grande ville, et d'autre part la ville comme forme sociale et la ville comme forme esthétique. La première partie du livre est en gros une variation sur ces deux couples. Ainsi S. Jonas et J. Rémy (auxquels on pourrait d'ailleurs associer la majeure partie de l'article de P. Watier qui ouvre la deuxième partie du volume[5]) rappellent un certain nombre de thèmes maintenant classiques et combien féconds de la pensée de Simmel : la métamorphose sociale et les effets de seuil liés au changement d'échelle quantitative et spatiale de la ville à la métropole - la grande ville comme lieu privilégié des positions moyennes marquées par la mobilité des statuts - les phénomènes d'intellectualisation comme moyens de défense contre l'intensification de la vie nerveuse et la tendance à l'individualisation - les rapports croissants entre l'intellectualisation de la vie et l'économie monétaire de marché - l'importance de la culture objective (le poids de la civilisation passée) dans l'aura de la grande ville (sa dimension éminemment symbolique) comme facteur déterminant du rayonnement métropolitain et de son avénement comme processus sociétal - la "tragédie de la culture" comme phénomène ambivalent, comme mise en tension (ce que F. Léger appelle "une dialectique inachevée, une dialectique sans synthèse"[6]) des expériences interpersonnelles et des tendances rationalisatrices de l'existence - le conflit comme forme de socialisation,...

Il faut savoir grè à ces auteurs de nous avoir rappellé combien dans la pensée de Simmel les processus d'intellectualisation et d'impersonnalisation (le durcissement progressif de l'opposition entre la vie et les formes, la tendance de ces dernières à l'autonomisation) étaient une menace pour la spontanéité de la vie. L'enrichissement de la culture objective et la désubjectivisation de l'individu ont leur dimension tragique. Ce que Simmel entend par tragédie de la culture ce n'est pas seulement l'aliénation à un système des objets, c'est la menace qui pèse sur la cohésion intime, vitale, des formes culturelles entre elles[7]. Vision pessimiste certes, car nous sommes voués à l'accablement d'un monde de désirs et de valeurs où les sollicitations se font de plus en plus pressantes ; mais aussi vision optimiste dans la mesure où c'est précisèment de la nostalgie que se dégage la force critique. La libération de la subjectivité et en même temps la capacité croissante d'indifférence aux "différences des choses" (la figure du blasé) ont ceci de particulier qu'elles offrent un contre-poison aux risques de collectivisation inhérents aux nouvelles formes d'organisation.

Il faut encore savoir grè à ces auteurs de montrer combien la manière dont il joue en permanence de la dichotomie petite ville et grande ville contredit l'idée développée par certains commentateurs, à savoir que Simmel s'est fait l'apologiste de la grande ville.

Si l'on s'en tient à une démarche de type purement chronologique, à la manière de la dialectique hégélienne, la grande ville pourrait être vue comme un substitut moderne de la petite ville, laquelle pourrait alors être considérée comme une réalité entièrement anachronique du passé. Mais si l'on considère, comme le fait Simmel, que l'interrelation entre petite et grande ville doit être analysée dans ses effets réciproques - par exemple qu'il faille non seulement voir comment dans le passage de la petite à la grande ville les qualités sont transformées en quantités, mais réciproquement les quantités en qualités - alors la dialectique chronologique n'est plus qu'un cas de figure parmi bien d'autres possibles. La démarche d'action réciproque qui est de concevoir dans un même mouvement de l'esprit les phénomènes d'opposition et de complémentarité, de tension et d'induction qu'il y a entre deux phénomènes est beaucoup plus proche de ce qu'on pourrait appeller une "dialectique processuelle". Comme le montre J. Rémy dans ses commentaires sur Athènes et sur l'expérience amoureuse, dans une dialectique à caractère processuel le va et vient est constant entre les deux pôles, par exemple qualité et quantité, singularité et individuation. En vertu de quoi la grande ville nous est donnée comme un phénomène paroxystique, dans la mesure où l'un des pôles de la modernité tend à s'affirmer au détriment de l'autre. La proposer comme l'unique médiation vers la modernité, c'est réduire les gens qui vivent hors métropole à des "non êtres sociologiques" et donc trahir la pensée de Simmel. Si l'on adopte une perspective processuelle, la petite ville ne représente donc pas le passé et la grande ville l'avenir. L'action réciproque suppose une interférence entre les deux types de villes qui représentent des synthèses particulières, chacune de ces synthèses pouvant s'attirer et se stimuler mutuellement.

Si le couple forme esthétique/forme sociale de la ville est déjà présent dans les analyses des auteurs précédents, il est encore plus central dans l'article d'A. Ducret lequel nous livre le commentaire (la ville comme oeuvre d'art) du célèbre essai de Simmel (Rome, une analyse esthétique, 1898) qu'il a lui-même traduit. Je pense que l'intérêt de ce commentaire est double. D'abord il nous montre combien, du point de vue de l'action réciproque, la définition de la beauté telle que par exemple nous l'approchons lorsque nous sommes à Rome relève du même genre de point de vue que lorsque nous abordons l'ordre du social. "De même que la cohésion sociale, sans cesse menacée d'entropie, s'effondrerait si elle reposait sur la seule rigidité des institutions, et non sur le jeu des actions et réactions qui, fût-ce au travers du conflit, réunissent les individus ; ainsi la beauté se fonde-t-elle non sur l'assemblage, mais sur l'action réciproque d'éléments qu'elle lie, exhausse et dépasse à la fois". L'auteur nous fait observer que cette manière de relier les deux ordres (celui du beau et celui du social) est d'autant plus déterminante qu'à l'époque où Simmel écrivait cet essai, il était en train d'élaborer les principes de sa sociologie.

Le second intérêt du commentaire de Ducret, fidèle en cela à la méthode digressive souvent pratiquée par le maître, est de faire le détour par ce que d'autres illustres visiteurs ont dit de Rome (Goethe, Freud, Benjamin) pour relire le texte de Simmel. Ainsi par exemple à partir du "voyage de Goethe en Italie" il nous montre combien l'appréhension que l'on a de l'aura romaine est, toute proportion gardée, celle que l'on peut éprouver devant un paysage. L'aura de Rome consiste non pas dans la juxtaposition des monuments pris séparèment, mais dans leur union ; et, plus important encore, au contact de cette totalité, l'homme s'èlève au dessus de sa condition ordinaire. En ce sens la ville est une sorte de révélateur qui renvoie l'oeuvre à son artiste, la beauté de Rome à sa propre patrie intérieure, la pensée à celui qui la construit. Ce n'est pas un hasard si, comme le montre Ducret, "Roma" est en même temps le plus bel hommage rendu à la ville par Fellini et son autobiographie.

Alors que dans la première partie de l'ouvrage les commentaires étaient essentiellement consacrés aux ouvrages de Simmel sur la ville, dans la seconde partie l'angle d'approche est légèrement déplaçé ainsi que la méthode. Si la question de la modernité reste au centre du débat, elle est cette fois éclairée par le commentaire de deux essais écrits en 1908, l'un sur le pauvre (F. Raphael, le pauvre dans le champ de la modernité ,de Georg Simmel à Marcel Mauss et Richard Hoggart), et l'autre sur l'étranger (P. Amphoux et L. Ducret, l'Etranger de Simmel, figure de l'oeuvre ).

Ces thèmes ont évidemment à voir avec la question de la grande ville et les nouvelles formes de sociabilité qui s'y inventent. Si Dürkheim associe division sociale à un risque accru d'anomie, si d'autres sont mus par la nostalgie d'une indifférenciation originaire, Simmel au contraire, comme il vient d'être dit, ne voit pas dans la modernité un processus linéaire. Celle-ci présente des tendances opposées. Si elle tend à élargir l'échange par accroissement des capacités cognitives, elle le fragilise aussi. D'où l'importance qu'y prennent les formes de marginalité dont il est question dans cette deuxième partie.

Mais il y a plus. Les figures du pauvre et de l'étranger apparaissent ici sur le plan méthodologique comme typiques de la manière dont Simmel construit ses objets en tant que processus sociaux ; "chercher le noyau ou, si l'on veut, le principe auquel obéit le versant sociologique de l'oeuvre", selon les termes d'Amphoux et Ducret.

Il convient de noter par ailleurs que dans cette partie, le ton devient beaucoup plus digressif puisque F. Raphael se sert du détour par Mauss et Hoggart pour approfondir la vision qui est celle de Simmel sur le pauvre ; et que par ailleurs P. Amphoux et A. Ducret consacrent une partie de leur article sur l'étranger à réfuter un certain nombre d'erreurs d'interprétation commises par des commentateurs contemporains (Dürkheim) ou postérieurs (Groethuisen, Sorokin, Aron, Gurvitch) de l'oeuvre de Simmel.

L'essentiel de la démarche de F. Rafael consiste à montrer combien en termes de distance et de proximité sociale, le pauvre est à l'égard de la société dans une position problématique, voire paradoxale. D'un côté il est maintenu à distance, à l'extérieur du régime d'échange dominant. D'où un certaine état de non réciprocité entre l'obligation éthique du donateur et le droit moral du pauvre qui peut aller jusqu'à faire de ce dernier un objet passif, déresponsabilisé de l'intervention collective. Mais il faut aussi voir le pauvre comme étant à l'intérieur de la société, "intégré organiquement dans le champ social", "participant d'une réalité historique qui le transcende". En ce sens la pauvreté, comme d'ailleurs d'autres formes de marginalité sociale, pourrait être considérée non pas comme une altérité venue d'ailleurs puis gérée, réadaptée, réinserrée, mais une altérité/altération produite par le système comme en son centre, une altérité recevable et utile aux équilibres dominants de la société[8].

La pauvreté n'est donc chez Simmel qu'un concept relatif. "Lorsque les désirs d'une personne rejoignent ceux de son groupe social, et qu'elle parvient à les satisfaire, elle ne se sent pas pauvre, même si elle appartient à un milieu déshérité ; Inversement, le membre d'un groupe aisé, dont les aspirations dépassent celles de sa classe d'appartenance, peut s'estimer lésé et pauvre". Subjectivement quelqu'un se sent appauvri lorsqu'il n'est plus capable de répondre à l'ensemble des demandes qu'il a intégrées et qu'il a fait siennes. La pauvreté ne peut donc s'apprécier en termes quantitatifs. "Elle est repérable d'après la réaction sociale que suscite une situation spécifique,... C'est cette position spécifique dans le champ social qui permet de définir les pauvres en tant que catégorie sociologique". Ce que Simmel appelle forme n'est pas une généralisation abstraite que le sociologue effectuerait à partir des phénomènes sociaux concrets et dont il ne serait retenu que les éléments communs. Le formel, c'est le typique, non pas au sens de "type moyen" mais de "type caractéristique"[9]. Si donc les pauvres apparaissent comme une catégorie homogène, ce n'est pas parce que leur personnalité les amène à remplir un rôle social défini, mais parce qu'ils occupent une position particulière dans le champ social, et que celle-ci est définie par l'attitude que le groupe adopte à leur égard.

A partir de la sociologie de la pauvreté, G. Simmel esquisse celle du don. Parmi les trois modes d'interaction qui mettent en jeu le principe de propriété (le don, le vol et l'échange), le don est "le plus complexe, car la position et l'intention du donateur comme du récipiendaire sont susceptibles de se combiner de multiples façons. Il peut relever de deux perspectives radicalement opposées ; ou bien ce qui compte, c'est le fait d'attribuer à une personne un bien de réelle valeur, ou bien c'est l'intention du donateur qui importe, son désir de sacrifice et d'abnégation, ou au contraire sa volonté de s'affirmer et de renforcer sa proéminence". Tout comme plus tard Marcel Mauss, Georg Simmel a perçu le lien de dépendance qu'instaure le don. Les échanges-dons (les dons et les contre-dons) ne relèvent en rien de la générosité et de l'altruisme. Ils sont en fait strictement réglementés. Comme le montrera ensuite M. Mauss, "ce qui circule ainsi, ce ne sont pas seulement des biens, des femmes et des marchandises, mais aussi des symboles, des rites et des formes de politesse".

L'article de P. Amphoux et A. Ducret est exemplaire en ce qu'il se sert du fameux texte de Simmel sur l'étranger comme outil pédagogique pour nous initier aux interrelations de la forme et de la figure, centrales dans la sociologie de cet auteur. Comme il est dit, ce texte est d'autant plus important qu'il est produit à un moment où Simmel tente de passer d'une logique duale - à laquelle il tente plus ou moins explicitement d'échapper - à une logique triangulaire encore balbutiante. La couleur de cet effort de triangulation est annonçée dès la première phrase de l'essai : "Si l'errance est la libération par rapport à tout point donné dans l'espace et s'oppose conceptuellement au fait d'être fixé en ce point, la forme sociologique de l'étranger se présente comme l'unité de ces deux caractéristiques". L'étranger est donc cette sorte de tiers qui, par sa fixation en un lieu, mais en même temps sa capacité d'être ailleurs, réalise à sa manière "l'unité de la distance et de la proximité" ; il est un élément pour qui "la position interne et l'appartenance (au groupe) impliquent tout à la fois l'extériorité et l'opposition".

Les auteurs de l'article constatent alors que, ce critère de distance étant posé dans toute son ambiguité, Simmel le reprend à trois reprises, selon des éclairages, des "digressions" qui n'en définissent pas le contenu mais qui cherchent à donner corps et consistance à la forme sociologique qu'il poursuit (ce que les auteurs appellent une approche connotative de l'étranger). Ces trois angles d'approche sont la mobilité (dont la figure est celle du commerçant), l'objectivité (dont la figure est celle du juge étranger auquel faisaient appel certaines villes italiennes pour régler leurs conflits internes), et enfin la généralité (figure de cette généralité ou de cette indifférenciation: les juifs de Francfort). Or, constatent les auteurs de l'article, ces trois critères n'entrent pas dans le cadre d'une logique hypothético-déductive ; ils apparaissent même indépendants les uns des autres. D'où vient alors la forme de cohésion qui réunit les trois variations? La réponse qu'ils donnent alors est qu'il semble exister dans l'essai analysé un certain nombre d'invariants structurels, lesquels ne sont pas explicités mais sont peut-être, à leur manière, la caractéristique du véritable "formalisme" simmélien. Amphoux et Ducret se livrent alors à un travail très intéressant sur ces invariants qui sont un peu comme la partie immergée de l'iceberg simmélien.

Dans une perspective proche de celle qui vient d'être énonçée, Jean Rémy, en conclusion, s'attache à lever le voile sur ce qu'il estime être au coeur de la démarche simélienne, mais qu'il n'a jamais commenté, à savoir sa propre méthode. Peut-être faudrait-il d'ailleurs plutôt parler ici des rapports de réciprocité entre la méthode et l'oeuvre. Le titre de cet importante et longue conclusion qui fait corps avec un article du même auteur dans cette revue[10], est d'ailleurs significatif : la forme et l'auto-organisation du social : la méthodologie implicite de G. Simmel.

Il n'est évidemment pas question dans ces quelques pages de résumer un travail qui se situe au niveau d'une oeuvre abordée cette fois comme totalité et qui donc, débordant largement les propos d'un livre centré sur la modernité et la ville, aurait pu tout aussi bien en être l'introduction. Mais l'intérêt de cette conclusion est en même temps de nous montrer combien la cohérence de l'oeuvre de Simmel s'est jouée dans l'expérience fondratrice que fut pour lui la vie d'une métropole comme Berlin. Comme le dit Julien Freund, "il n'y a pas plusieurs Simmel, au sens où les variations de sa pensée seraient des ruptures,... Le secret de la vie humaine réside en général dans la capacité de l'homme de transcender les continuités et les discontinuités par la réflexion et la méditation. Rien n'est donc jamais joué. Simmel est mort dans la fidélité à lui-même et à sa pensée, dont la force capitale résidait dans la reconnaissance pour ainsi dire onthologique des contraires"[11].

[1] Georg Simmel, Philosophie de la modernité. La femme, la ville, l'individualisme, introduction et traduction de Jean-Louis Vieillard_Baron, Critique de la politique Payot, 1989.
[2] H-G Gadamer,La vérité dans les sciences humaines, 1953, in La philosophie herméneutique, PUF-Epiméthée, 1996.
[3] Préface à l'ouvrage de François Léger, La pensée de Georg Simmel, Kimé éd., 1989.
[4] Julien Freund, cf. note 3.
[5] La modification des formes sociales et la constitution de l'individualité dans la "Soziologie" de Georg Simmel.
[6] cf. note 3.
[7] Isaac Joseph, La culture de l'argent, exigence et accablement chez Georg Simmel, Critique, n° 504, mai 1989.
[8] Michel Marié, Les terres et les mots, Méridiens Klincksieck, collect. Analyse institutionnelle, 214 p., 1989.
[9] F. Léger, op. cité.
[10] La mode, les positions moyennes et les spacialisations du social, Espaces et Sociétés, n° 73, 1994.
[11] J. Freund, op. cité.