| que l'on met en scène. A vouloir focaliser l'histoire sur les querelles académiques d'une époque, on occulte le versant pratique et pragmatique de la genèse des idées. Il existe entre la pratique
et la pensée bien d'autres espaces de frottement que ceux que l'on produit dans les instances savantes. Aussi, faut-il d'abord rendre la place qui leur est due à tous ces agents de la ville (militants, experts, hommes politiques, fonctionnaires réformistes, travailleurs sociaux, ingénieurs modernistes,...) qui se coltinèrent durablement aux réalités quotidiennes et allèrent "au charbon".
Défaut de perspective aussi au niveau du temps. Si l'on veut recomposer un peu de cette trame épaisse de la formation des idées sur le terrain, la mise en scène qui nous est généralement proposée est beaucoup trop courte. Cette trame n'est perceptible que dans la durée. La colonisation me servira alors de point d'arrimage généalogique. Je montrerai combien cet événement majeur a été à l'origine d'un certain nombre de pratiques de base, de principes fondateurs dont on peut encore voir la trace aujourd'hui. Il y a dans ces filières de sens une sorte de mouvement capillaire (Lorrain, 1981), difficile à appréhender, car il relève de l'histoire discrète des mentalités, mais tout aussi important que la partie émergente de l'iceberg.
Sans doute faut-il remonter encore plus loin dans le temps. Le problème est ici de savoir où doit s'arrêter l'histoire. Dans le cadre étroit d'un article, je ne pourrai qu'évoquer un phénomène pourtant essentiel (mais déjà plus largement commenté que le fait colonial), le cataclysme de la défaite et de l'humiliation de 1940, comme origine du mouvement de modernisation (d'abord industrielle puis urbaine) que connut la France après la seconde guerre mondiale.
La question de la violence sera donc toujours en arrière-plan de mon propos, même si, dans la plupart des cas, l'action des décideurs et des planificateurs n'a eu de cesse d'en réduire ou d'en voiler les effets ; violence de guerre et violence de paix imbriquées, discours et pratiques de la paix en période de guerre, discours et pratiques de la guerre en période de paix. Lorsque Paul Rabinow, spécialiste américain de la colonisation francaise, vint parler à l'un de mes séminaires des méthodes de gouvernement "en douceur" mises en place par Lyautey au Maroc (dont il sera question plus loin), il voulut d'entrée de jeu cadrer le contexte dans lequel se déroulait cette oeuvre de paix. Je n'oublierai jamais qu'il commença par faire circuler dans la salle un certain nombre de photos de l'époque représentant les charniers du Rif. A l'inverse, lorsqu'il fut question de rebâtir la ville de Brest, enfouie sous les décombres, on peut se demander si l'urgence ou l'idéologie de guerre (en période de paix retrouvée), qui caractérisa la reconstruction, n'est pas au moins autant responsable des solutions radicales qui furent adoptées que les destructions causées par les bombardements (F. Rouxel, 1993). Pour bien marquer l'acharnement à détruire toute mémoire de l'ancienne ville, le vieux centre fut enfoui sous vingt ou trente mètres de décombres .
Cette histoire de guerre et de paix, d'aménagement et de ménagement, n'est pas étrangère aux deux questions que je voudrais évoquer pour clore cet article. M'appuyant sur le changement de perspective énoncé précédemment, j'essayerai d'abord de revenir sur l'événement de la "recherche urbaine" et de réinterprèter la question de son influence sur le cours des idées. Bien au-delà du fameux big-bang de 68 et des affrontements théoriques auxquels il a donné lieu, il faut tenir compte de l'énorme travail de terrain et production de matière grise qu'il y eut chez les chercheurs en tous genre et dans les bureaux d'études de l'époque. Mais cette question en appelle une autre. Qu'en est-il aujourd'hui de la recherche urbaine ? Hormis quelques différences de forme et de langage, tous ces chercheurs qui travaillaient dans les bidonvilles du Plan de Constantine et qui, avant d'être "intégrés", étaient à la frange des institutions patentées, sont-ils tellement éloignés de ceux que l'on rencontre de nos jours dans les ZUP et dans les quartiers à problèmes?
La colonie, comme lieu privilégié d'apprentissage du modèle planificateur
On oublie souvent que notre pays a été durant plus d'un siècle la deuxième puissance coloniale du monde. Or, sans une analyse un peu sérieuse d'un phénomène d'une telle envergure, il me semble impossible de mettre en place une bonne perspective sur la France des années soixante, de comprendre comment celle-ci va répondre à la croissance économique et au boom migratoire (dont le retour des pieds noirs), construire ses logements et ses usines, et aménager son territoire . Du point de vue de l'histoire des idées je voudrais montrer brièvement combien le retour à l'expérience coloniale est fécond pour penser la façon dont la France va produire son espace public selon trois filières de sens, trois principes d'action : sur le plan de la planification, l'apprentissage du modèle quantificateur - sur le plan politique, l'apprentissage des méthodes de gouvernement en douceur et de ce que Paul Rabinow, spécialiste américain de la colonisation francaise, appelle "pouvoir de sujétion" (ou pouvoir d'influence) - sur le plan de l'expertise, l'apprentissage et la socialisation des sciences sociales par frottement à des questions et à des milieux professionnels dont elles n'avaient pas encore pris la mesure.
Concernant la première filière de sens, il faut d'abord souligner combien, à l'époque coloniale, l'espace métropolitain, dominé par le long compromis politique entre petits et grands possédants, devait nécessairement être ménagé. La notabilité dominante privilégiait trop la "gestion en père de famille" pour ne pas contenir l'essor industriel que connurent la Grande Bretagne et l'Allemagne à la même époque. Or, du point de vue de l'ingénieur et de l'administrateur, les colonies apparaissaient comme des "terres vierges" sur lesquelles ils avaient les coudées franches, dans lesquelles il leur était possible de faire des expériences, de développer des démarches de rationalisation . On sait par exemple que le Maghreb colonial a été le lieu d'expérience permettant des avancées considérables dans les domaines les plus divers du génie civil, de l'hydraulique, de la mécanique des sols, de la diffusion du béton précontraint, de la terre stabilisée, de la construction des barrages et des aéroports, des méthodes californiennes en agriculture,...
Un certain nombre de travaux récents (Barraqué, Marié, 1988 - Marié, 1989) ont mis en valeur l'importance qu'a eue dans notre histoire récente la conjonction de deux événements : la décolonisation et le boom de l'urbanisation. Imaginons par exemple ce qu'aurait pu être le problème de la carrière de tous ces anciens cadres civils de la France d'Outre Mer que l'on devait rapatrier, s'il ne s'était produit à la même époque un autre phénomène d'envergure, la mise en place dans l'hexagone d'un dispositif d'aménagement du territoire autour de la Caisse des Dépôts et Consignations ! Grand nombre de cadres de rang A, démobilisés par la décolonisation, importèrent alors dans les filiales de la Caisse, dans les Sociétés d'Economie Mixte, les bureaux d'études, les collectivités territoriales,... les pratiques et les modes de pensée qu'ils avaient appris dans les colonies ou les protectorats. Il furent alors l'instrument d'une transition entre la modernisation industrielle que l'on avait engagée dès la fin de la guerre et la modernisation des infrastructures et de la ville qu'allait rendre possible la libération des lourdes charges qu'imposaient les guerres coloniales. Lorsque par exemple fut signé par Mendès France le décret fondant la Compagnie du Bas-Rhône en 1956, Philippe Lamour recruta au Maroc, qui venait d'acquérir son indépendance, la totalité de son état-major. Il en fut quasiment de même à la fondation du Canal de Provence en 1963. Celui-ci mit à profit l'expérience oranaise qui était alors en pointe dans le monde sur les procédés de régulation des grands ouvrages.
Pour illustrer ces propos il faut ici commenter un événement (le Plan de Constantine ) dont l'intérêt est majeur car, dernier soubresaut dans les conflits violents qui caractérisèrent la décolonisation, il se situe très exactement à la charnière entre l'expérience acquise dans les colonies et les changements profonds que celle-ci induisit sur le sol national quand les colons furent rapatriés. Le plan de Constantine, dont personne ne parle plus aujourd'hui, semble pourtant être l'un des "tempo" essentiels de la pensée aménagiste française, et de ce tournant planificateur dont il vient d'être question.
Lorsque De Gaulle, arrivé au pouvoir en 1958, fut confronté au problème algérien, il s'empressa de mettre deux fers au feu. L'un était d'accroître le dispositif de guerre pour affirmer la souveraineté française et donc être en position de négocier (la fameuse "paix des braves"). L'autre était de se servir de son prestige et du régime d'exception qu'il venait d'imposer pour mobiliser un certain nombre d'Européens d'Algérie, mais surtout de la métropole, à la préparation de l'après-guerre.
Il y eut donc dans le plan gaullien un double versant. Contre partie de la guerre, le Plan de Constantine se voulait préparation de la paix. Ainsi furent envoyés en Algérie, en stage obligatoire, les contingents des grandes écoles et, dans leurs bagages, quantité de bureaux d'études dont la fondation avait été contemporaine de la prise de conscience du boom démographique et migratoire en métropole.
Mais le Plan comportait aussi un autre versant. En contre-poids de la volonté des colons, dont les intérêts étaient essentiellement agricoles et miniers, et de l'armée qui régnait sur les campagnes et les djebels, il chercha à faire basculer l'action administrative du rural à l'urbain où il y avait les problèmes économiques et sociaux les plus graves. Le passage de la jeune génération d'ingénieurs des Ponts par l'Algérie est d'autant plus à souligner qu'il correspondait, dans la métropole, à une période de redéploiement et d'urbanisation de ce vieux corps rural. Autrement dit le Plan de Constantine devait servir de ballon d'essai à ce qui allait devenir, peu de temps après, la réforme du Ministère de l'Equipement (1966). Il eut pour effet de malléabiliser le corps, de le mettre (relativement) en état de mission.
Grâce à l'autorité du Général, au redéploiement des corps d'Etat, et peut-être plus encore au fait que nous étions au bord de l'abîme, beaucoup d'idées qui stagnaient dans les méandres de la bureaucratie métropolitaine, ou de projets qui dormaient dans les dossiers, purent être mis à l'épreuve de la réalité. La profusion de crédits, la volonté de faire vite, et le plus souvent la méconnaissance du terrain, firent que des modèles ou des notions qui, jusqu'alors n'étaient pas pensables ou appropriables, sortent du domaine de l'utopie. Non seulement ils furent repris par la jeune nation indépendante mais ils formèrent le socle mental à partir duquel la question urbaine put devenir objet de planification et de modélisation.
Ainsi, le territoire algérien fut découpé en trois régions de programme (Alger, Oran et Constantine-Bône), où nos ingénieurs et nos administrateurs purent apprendre le nouveau métier de planificateur. Ils eurent alors à traduire dans l'espace et dans le temps les méthodes quantitativistes du Plan , à coordonner les concepts macro-économiques à ceux de la planification régionale et urbaine, à programmer les équipements publics et les ZUP, et à penser les villes nouvelles que l'on prévoyait autour de la Mitidja pour endiguer le flot des migrants déplacés de leurs territoires par la guerre et la misère.
Du point de vue de l'histoire des idées, ce travail d'araisonnement de l'espace fut de la plus grande importance. Pour la première fois de leur existence, les sciences sociales étaient mobilisées à très vaste échelle par l'Etat. Les trois territoires découpés furent le théâtre d'un travail associatif où apprirent à se frotter géographes, économistes, démographes , juristes et sociologues, sous l'autorité de l'ingénieur, l'urbaniste se situant un léger pas en arrière. Ainsi furent mises en place les premières "équipes pluridisciplinaires" telles que nous les connûmes ensuite en France au STCAU , dans les Agences d'urbanisme, les GEP , les OREAM et les Etablissements Publics des Villes Nouvelles. Cette montée en force de l'équipe pluridisciplinaire n'était pas neutre du point de vue politique. Ce que l'on attendait d'elle n'était évidemment pas de former une pensée critique sur les phénomènes auxquels elles étaient quotidiennement confrontées, mais de fournir les bases techniques et conceptuelles au traitement rationnel et centralisé des villes. Lorsqu'en 1962 se produira le retour colonial, on retiendra du Plan de Constantine un certain nombre de méthodes et de concepts qui vont faire florès dans l'aménagement hexagonal : les notions d'"armature urbaine" et de "schéma de structure" qui, dix ans plus tard, seront reprises dans les SDAU (schémas directeurs d'aménagement et d'urbanisme) ou les Schémas Routiers - le calcul économique comme méthode de planification spatiale - la modélisation appliquée à la ville et à l'espace régional, par laquelle les ingénieurs se familiariseront avec les bases de l'économie quantitative - et enfin la prévision démographique nécessaire à la programmation des logements et des équipements. On se prend alors à penser que le traitement des villes n'est plus de l'ordre d'un "art urbain" ni d'une approche par tâtonnements et expériences. Il se veut être une science exacte.
La colonie, lieu d'apprentissage de la ville comme régime politique
Il n'est pas question ici de remettre en cause une certaine forme d'apprentissage colonial qui, par la suite, s'avérera d'une grande efficacité pour répondre aux problèmes qui se posaient à la France des années soixante, c'est-à-dire un grave retard dans le domaine des équipements publics et collectifs et dans la construction de logements. Cependant l'histoire coloniale, du point de vue qui nous intéresse ici, ne se résume pas seulement à l'apprentissage de l'algorithme et des formes les plus frontales du fonctionnalisme pratiqué par les modélisateurs.
Il y eut, dans la colonie, plusieurs formes d'expérience et plusieurs formes de retour. La première forme de retour, la plus évidente parce que la plus visible, est celle que l'on pourrait qualifier d'"aménagiste". Elle correspond dans ses grandes lignes à ce que les Nord-Américains ont appelé le "comprehensive planning" . Cette vision des choses est imprégnée de philosophie des Lumières et de mécanique newtonienne. Le monde y est assimilable à un système fermé dont on peut énoncer les courants de forces et dont on est capable de prévoir l'évolution. C'est une démarche centralisatrice et dominatrice. Si elle a pris une place dominante dans le mouvement des idées , elle n'en était qu'un aspect.
Il a existé aussi dans l'expérience coloniale et dans le retour de colonie des formes plus "ménagistes", plus adaptatives, plus réalistes, qui portaient en elles la marque d'une vision plus conservatoire, plus patrimoniale, où certes il y avait volonté de réguler l'ensemble, mais chaque élément du système avait sa propre capacité de reproduction, de saisie d'opportunités.
On en trouve certes la trace dans le Plan de Constantine mais, si l'on veut prendre toute la mesure de cette approche, il faut remonter beaucoup plus en amont de l'histoire et se servir de la lecture que Paul Rabinow, grand lecteur de Foucault, fait du protectorat marocain à l'époque de Lyautey. Sans doute fallait-il le regard de l'étranger et de l'anthropologue (habitué donc à jouer des catégories du proche et du lointain), pour appréhender les subtilités de gouvernement que le simplisme de nos analyses manichéennes (dominants/dominés, centre/périphérie,...) ne nous permettait pas de comprendre.
L'intérêt de la pensée de Rabinow est d'avoir mis en regard deux phénomènes qui jusqu'alors avaient toujours été dissociés : d'une part les origines de l'"urbanisme européen moderne" que beaucoup d'auteurs (Rabinow, 1982 - Barraqué, Gaudin, 1988) font à juste titre remonter à des influences telles par exemple que celle du Musée Social en France au tournant du siècle, ou un peu plus tard, aux courants de pensée qui donnèrent naissance à la fameuse loi Cornudet - et, d'autre part, les stratégies coloniales. Or, cette mise en regard est centrale, non seulement pour comprendre le Maroc de Lyautey, mais les influences de vitrine (par exemple les expositions coloniales) et de formation d'une culture aménageuse qu'il y eut en retour sur la métropole.
Paul Rabinow emprunte à Michel Foucault un concept central pour rendre compte des phénomènes qui traversent cette histoire, le pouvoir de sujétion ou pouvoir d'influence qu'il définit par opposition (et non exclusion) à une autre forme de pouvoir qu'il qualifie du nom de souverain. La souveraineté s'exprime dans ses formes les plus abruptes par son droit à ôter la vie. A l'inverse, le pouvoir de sujétion, ou bio-pouvoir, est touné vers la production et l'organisation de la vie. Dans cette forme réformatrice du pouvoir qui s'inspire largement des courants hygiénistes, démographiques et urbanistiques dont il a été question précédemment, des domaines qui jusqu'alors relevaient de disciplines spécifiques du savoir et de la sphère privée (tels que l'hygiène sociale, la structure familiale, la sexualité, les us et coutumes,...) deviennent des cibles de l'intervention de l'Etat.
A ce point de l'analyse, la lecture que fait Rabinow de la colonie me paraît centrale pour une compréhension de la place de la ville dans la production des idées. La ville n'est pas seulement un mode d'occupation de l'espace tel que le décrivent les géographes. Elle n'est pas non plus un lieu fonctionnel tel que le conçoivent les ingénieurs. Elle n'est pas enfin un agrégat d'équipements collectifs correspondant à un niveau socio-technique de développement, tel que le programment les planificateurs. La ville, selon Lyautey, est une entité qui, dans certaines conditions historiques, participe d'un mode de gouvernement. Elle est un régime politique au sens large du terme.
Rabinow nous explique alors comment, en adhérant à l'héritage réformateur du début de siècle (par le truchement d'urbanistes et d'architectes tels que Prost, Laprade,...), Lyautey est passé progressivement d'un contrôle et d'une police militaire du territoire (les ingénieurs militaires) à des formes douces de gouvernement par l'urbain (et l'urbanité). Il joue alors non seulement de la partition entre ménagement des espaces "indigènes" et aménagement des villes nouvelles à usage des Européens, mais encore des "équipements du pouvoir" - infrastructures, écoles, hygiène,... - (Fourquet, Murard, 1976) pour conférer à la ville le rôle intégrateur, et mettre au service de l'empire ce que la guerre avait destructuré.
Cette manière de penser la ville, où les sciences sociales commencent à se faire une certaine place, n'est finalement pas très éloignée de ce que nous apprirent, à la fin des années soixante, les sociologues français qui se recommandaient de Deleuze et de Foucault. L'intérêt de la démarche de Rabinow et du retour sur l'époque Lyautey, est de donner à leurs travaux une profondeur de champ, sans laquelle il serait difficile de comprendre combien leur démarche est encore aujourd'hui d'une profonde actualité.
La colonie, comme lieu d'apprentissage et d'accommodement réciproque entre chercheurs et modernisateurs
Il est une autre lignée de sens dont la colonie et plus précisément les deux épisodes analysés antérieurement (Lyautey et le Plan de Constantine) sont le révélateur. Le détour colonial nous fait découvrir que les producteurs d'idées sur la ville n'ont pas seulement été les savants. Ils s'appelaient : ingénieurs militaires, ingénieurs des Ponts, hauts fonctionnaires progressistes, bureaux d'études, missionnaires, boy-scouts, aventuriers,... La plupart d'entre eux n'étaient porteurs d'aucune théorie de l'urbain. S'ils ont joué un rôle dans la formation de la pensée, c'est plutôt par pragmatisme et par expérience. Leur démarche procédait au moins autant de l'autoproduction, du vagabondage de l'expérience, de l'action mentale réciproque ( et de ce que dans un langage aujourd'hui hors la loi on appelle "problem solving") que de catégories officielles, ritualisées, formalisées.
Bien sûr, ce mode de formation de la pensée par induction et frottement social n'est pas l'apanage de la colonie. Dans son dernier livre sur les Le Playsiens , Antoine Savoye montre comment l'attachement à la résolution pratique des questions sociales, et le caractère opératoire des premières enquêtes et des premiers instituts de recherche du XIXème siècle ont eu, dans la genèse de la sociologie française, une importance généralement sous-estimée par rapport au récit de sa gestation théorique.
Cependant, dans le même ordre d'idées, la colonisation et surtout la décolonisation ont opéré une mobilisation générale des sciences sociales (et pas seulement de la sociologie) à une échelle autrement plus vaste. Elles ont été un facteur d'accélération dans le processus de leur socialisation et de leur professionnalisation. Le Plan de Constantine est le moment où, pour la première fois de leur existence, des disciplines de l'esprit qui jusqu'alors n'avaient généralement de moyen de se développer que dans le cercle étroit de leurs institutions d'origine, ont été massivement convoquées à répondre à un certain nombre de questions brûlantes que leur posait l'Etat. Les praticiens de ce nouveau champ d'expérience furent alors mis en contact direct et parfois rugueux avec un certain nombre de corps professionnels (planificateurs, ingénieurs, banquiers, urbanistes, élus locaux,...) dont ils n'avaient pas l'expérience. Tous ne réagirent pas de la même façon. Certains, oubliant le plus souvent que l'on était en guerre, emboîtèrent le pas des techniciens, sans trop se poser de questions. Quelques-uns mirent leur science au service de la guerre (la fameuse "action psychologique"). Les autres, généralement ceux qui avaient fait des plus déshérités de la colonie leur centre d'intérêt , confrontés aux symboles technocratiques qu'ils avaient en face d'eux, cherchèrent à prendre leurs distances.
Mais ce qui était l'annonce d'une pensée critique (par exemple la contestation des ZUP ou des équipements collectifs comme instrument de pouvoir) ne doit pas faire oublier l'essentiel. Ce que le détour par la colonie nous apprend de nouveau et d'essentiel est que la production de la ville et la production d'un savoir sur la ville sont deux phénomènes intimement liés, et qu'ils procèdent tous deux par frottements, entre des pratiques sociales et de la pensée. Tous ces gens des sciences sociales qui s'étaient coltinés aux décideurs n'étaient pas pour autant des valets de l'Etat. Beaucoup d'entre eux avaient su développer une pensée critique, dont l'héritage, d'abord balayé par les conflits d'écoles post soixante-huitards, est aujourd'hui amplement repris par les générations ultérieures.
Mais si l'on veut aller plus loin dans la compréhension de ce phénomène, il faut en même temps savoir que les frottements de la pratique et de la pensée n'étaient possibles que parce que l'on était en période de convulsion et donc d'une certaine permissivité sociale par rapport aux règles stables qui régissent les comportements des sociétés en temps normal. Praticiens des sciences sociales et fonctionnaires du Plan ne pouvaient se féconder mutuellement que parce que des deux côtés, on était à la frange de son propre milieu d'origine, les chercheurs des bureaux d'études par rapport à l'université, les ingénieurs et les administrateurs par rapport à leurs corps de rattachement. Parce qu'ils étaient face à des problèmes graves et urgents pour lesquels il n'y avait pas de modèles, et qu'ils disposaient de moyens et d'un certain degré de liberté, ils inventèrent de nouvelles catégories de pensée, d'action juridique et de nouvelles solutions techniques qu'ils ne purent mettre en oeuvre en Algérie, mais qui furent retournées sur la métropole. Si ces frontaliers, ces passeurs, ces bricoleurs de "l'entre-deux" avaient été au centre de leurs institutions, ils n'auraient probablement pas pu agir.
Trois filières de sens : la ville comme "téchnè", la ville comme "polis" et la ville comme "métis"
Le phénomène colonial (beaucoup plus que mai 68), comme premier grand espace de contact entre les praticiens de la ville et les sciences sociales, invite à une autre lecture de la ville et de la pensée urbaine. On peut distinguer trois formes de rationalités qui, tantôt, suivant les avatars de l'histoire, ont pu s'influencer ou se combattre. La première est ce que l'on pourrait appeler avec Habermas (1973) "la rationalité des moyens organisés en fonction de fins". En ce sens le Plan de Constantine a préparé ou accéléré la mise en place de tous les instruments nécessaires au contrôle de l'espace : moyens législatifs et réglementaires (intégration des opérateurs de la Caisse des Dépôts, montée en force des Sociétés d'Economie Mixte,...), moyens financiers et techniques (dont Bloch-Laîné a été le chef d'orchestre), aménagement du territoire. La loi foncière de 1967 peut être considérée comme le symbole le plus achevé de cette forme de rationalité, c'est-à-dire le contrôle généralisé de l'espace par les ingénieurs keynésiens, dans le sens d'un volontarisme scientifique centralisé.
La deuxième sorte de rationalité est celle de la sphère politique qu'ont mise en valeur les disciples de Foucault. Celle-ci fonctionne au pouvoir de sujétion (Rabinow), au jeu du potlatch (donnant/donnant) et aux petits pas de la négociation, du contrat et du développement par "incrémentalisme" . Face à la vision prométhéenne des ingénieurs keynésiens, plus portée sur les changements par rupture, l'incrémentalisme relève d'un processus non planifié qui procède par modifications à court terme mais qui, par ajouts, par cumulations, finissent par produire des changements à long terme. Cette forme de culture politique, incarnant le local, fonctionne à l'adaptation et au compromis, à l'ajustement permanent, entre les technologies et les besoins socio-politiques, au jeu du don et du contre don.
La troisième approche est ce qu'Habermas appelle "l'agir communicationnel", c'est-à-dire une forme de métis, d'osmose lente par frottement entre des pratiques sociales, du "problem solving" et des idées. Cette interface entre l'action et la pensée n'est perceptible que si on l'approche transversalement au niveau de leurs entre-deux, de leurs accommodements réciproques. Le reproche que l'on peut faire aux historiens des idées qui centrent leur récit sur la période de la recherche urbaine est d'avoir fait l'impasse sur cette dimension de l'entre-deux. Si l'on reprend la distinction que faisait Michel Amiot en 1986 entre "sociologie pour la planification" et "sociologie de la planification" pour qualifier cette époque, on pourrait penser qu'il s'agit là d'une catégorisation définitive correspondant à deux profils de chercheurs bien distincts. Il a raison de montrer que les querelles d'école, postérieures à mai 68, se prêtèrent à ce genre de manichéisme. Or, ce que nous apprend le détour colonial, est que la vérité est beaucoup plus complexe, plus labile, et qu'elle est plutôt dans la manière dont la plupart de ces chercheurs surent jouer des deux postures à la fois.
Comme nous l'enseignait Georg Simmel déjà en début de ce siècle, il ne peut encore y avoir de "social" au niveau du couple, de la dualité. La vie sociale commence au chiffre trois. D'où la place éminente qu'il fait au tiers et à l'étranger. Si la métis est au centre de la question urbaine, de la production de la ville et de l'urbanité, l'historien qui doit en rendre compte n'a d'autre ressource que de mimétiser son objet. Il est lui-même le tiers, celui qui met en regard des versions de la réalité que les disciplines de la pensée et de l'action ont plutôt tendance à disjoindre ; le penseur et l'homme d'action, le technique et le politique, le moderne et le traditionnel,...
Enfin le dernier acquis du détour colonial est de nous apprendre que les questions de planification urbaine et d'équipements collectifs n'ont été finalement que le sous-produit de mouvements beaucoup plus larges et anciens de la société française. Lorsque, par exemple, on commenca à explorer l'itinéraire de tous ces décideurs modernistes qui, dès le Plan de Constantine, avaient mis les sciences sociales à leur service, on se rendit compte que la plupart d'entre eux avaient une expérience très large de l'administration. Ces fonctionnaires que nous rencontrions au Commissariat au Plan ou à l'Equipement venaient le plus souvent de la Finance et de l'Industrie et avaient fait le détour par la colonie. Leur capacité d'innover avait probablement à voir avec la mobilité de leur carrière. On ne pouvait en comprendre le sens si on le confinait à l'horizon étroit de l'espace urbain et du temps gaullien dans lesquels se déroulait leur action. Il fallait une fois de plus remonter le temps.
Retour à la seçonde guerre mondiale et à l'avant-guerre
On ne peut évidemment interpréter ce que de nombreux auteurs ont appelé la "naissance en France de l'idéal planiste modernisateur" uniquement à partir du phénomène colonial. Si j'ai accordé autant d'importance à ce phénomène, c'est pour élargir les horizons d'un débat qui ne peut se résumer au gaullisme. On comprend facilement l'intérêt du pouvoir de l'époque, à faire apparaître la modernisation urbaine des années 60/70 comme une rupture par rapport aux atermoiements de la quatrième république et, plus généralement à faire des "trente glorieuses" le résultat d'un sursaut politique dont il ne pouvait être que le bénéficiaire. Ce qu'occulte cependant cette vision apologétique de l'histoire, est le socle de clandestinité, de "nuits et brouillards", de pleurs et de sang sur lequel elle s'est fondée.
Le grand débat de l'après-guerre est celui de la reconstruction (physique et morale) et de la modernisation industrielle du pays. Cette modernisation implique nécessairement un élargissement du rôle de l'Etat (jusqu'alors confiné à des responsabilités régaliennes), et la mobilisation des entreprises à certains objectifs de puissance publique. En démocratie libérale, le planisme n'est concevable que s'il s'appuie sur un certain nombre de forces qui en acceptent les contraintes. Or, dans le cas français, le sursaut d'après-guerre n'est explicable que si on le relie à deux moments douloureux et pathétiques de notre histoire : la crise des années trente et la défaite de 1940.
Les travaux sont maintenant suffisamment nombreux pour que l'on puisse reconstituer la trame d'une histoire qui comporte plusieurs lignes de forces. L'une d'elles plonge ses racines dans une sorte d'humanisme économique porté par un mouvement directement issu de la grande crise, et que l'on a appelé X-Crise . Ce mouvement, composé de cadres ingénieurs issus des grandes écoles, avait pris conscience que les valeurs du libéralisme ne suffiraient pas à sortir le pays de la léthargie dans laquelle vivotait le monde industriel. Ainsi furent-ils les premiers à se tourner vers des conceptions qui donnaient à l'Etat le rôle de régulateur et d'impulseur dans le fonctionnement économique : la planification soviétique, mais plus encore les idées keynésiennes propagées en France, dès avant-guerre, par les enseignements de Pierre Mendès France et les écrits de la revue Esprit.
A ces deux mouvements il faut en ajouter un troisième : l'engagement traditionnel des protestants dans les affaires de la cité, mais aussi la libération d'énergie que provoquèrent à une certaine frange du catholicisme (ceux que l'on appellera plus tard chrétiens progressistes), des événements tels que l'Encyclique Rerum Novarum (1891), le Sillon de Marc Sangnier et la création de l'Action Catholique. Jacques Ion (1989) montre avec beaucoup de clarté comment, dans l'un de ces mouvements de l'entre deux guerres (Economie et Humanisme), s'est faite au niveau de quelques grandes villes industrielles de province (Lyon, Saint-Etienne, Marseille, Metz,...) l'articulation entre une vieille tradition de la sociologie empirique portée par des ingénieurs Le Playsiens proches de l'appareil d'Etat, et la frange du mouvement ouvrier portée par l'Action Catholique.
Il serait cependant difficile de comprendre comment ces divers mouvements vont finir par se confondre et comment leur travail en profondeur va servir à l'après-guerre, si l'on ne se représentait pas ce que fut le traumatisme de la défaite de 40. Ceux qui sont partis en 39 étaient les enfants des vainqueurs de Verdun. Ils s'imaginaient qu'ils allaient faire comme eux. Et en trois semaines, le pays fut conquis. Les élites les plus brillantes de l'époque (et particulièrement celles qui militaient à X-Crise) découvrirent dans la stupeur que, si la guerre avait été aussi rapidement gagnée par l'armée allemande, c'est parce qu'elle disposait d'un appareil de production industrielle et que, face à cet appareil, nous étions dans un autre siècle.
Les débats d'Uriage (école pétainiste de rénovation nationale tournée à la résistance ), puis ceux du Conseil National de la Résistance, eurent ensuite pour effet de permettre la rencontre de ces différents mouvements. Ils furent le creuset où un certain nombre de forces clandestines (auxquelles s'associèrent partiellement les communistes, après la rupture du pacte germano-soviétique) commencèrent à produire une pensée programmatique dans laquelle l'Etat devait sortir de son rôle d'arbitre et peser plus directement sur l'économie de la nation. Alors furent définis les trois grands principes d'action qui devaient servir de moteur aux dirigeants de l'après-guerre : le contrôle des secteurs de base de la production par les nationalisations, la maîtrise de la dépense publique et la planification (LORRAIN, 1993).
Si l'on voulait analyser plus en profondeur le mouvement général de toutes ces forces actives, généralement à la marge, sinon clandestines, qui nous menèrent au planisme d'après-guerre, probablement y trouverait-on le même foisonnement de sens (téchnè, polis et métis) que celui mis en valeur par la lecture coloniale. Mais je laisse cette question aux historiens. L'essentiel de mon propos était de montrer que ce qui, dans l'histoire des idées, a pu apparaître comme une rupture, voire même comme une révolution (mai 68), n'était finalement que le maillon d'une longue chaîne. Ce sur quoi se fondait essentiellement cette rupture, à savoir la mobilisation urbaine des années 60, n'était que le sous-produit d'une mobilisation industrielle qui, elle-même, tirait ses origines d'autres mobilisations, au sens plus guerrier du terme : la colonisation, la réaction aux effets de la crise des années trente et le sursaut à la défaite de 40.
L'emballement : face au durcissement technocratique, le passage en force d'un "théorisme" de la ville
Pourquoi alors la vulgate, l'histoire telle qu'on la raconte généralement aux enfants, a-t-elle fait de mai 68 le grand big-bang de la pensée critique ? Il ne s'agit plus tant maintenant de combler quelques graves lacunes de l'histoire mais de mieux comprendre pourquoi on l'a racontée de cette façon-là. Même si mai 68, comparé aux événements dont il vient d'être question, ne fut après tout qu'une guerre d'opérette, il eut suffisamment d'influence sur le cours des idées pour que l'on s'y arrête. Que s'était-il donc passé dans la société pour que les intellectuels perdent soudain toute mémoire ? Pourquoi les courants intellectuels dominants de l'époque furent-ils assez aveugles pour ne pas voir l'essentiel de ce qui était le ferment de leur propre révolte ?
Mon hypothèse sera ici que la violence faite aux idées puise une fois de plus sa substance dans des phénomènes sociétaux. Entre les réformateurs de l'Etat et les chercheurs praticiens il y avait eu jusqu'alors une certaine connivence, fondée sur la recherche commune de solutions nouvelles à des problèmes pour lesquels il n'y avait pas de modèles. Dans cet espace de frottement, les chercheurs eurent souvent la liberté d'esprit pour poser quelques questions essentielles, mais trop en avance sur leur temps pour être audibles, si ce n'est de la frange de décideurs avec lesquels ils étaient en étroite relation. Il faudra par exemple attendre les années 80 pour que la critique d'un traitement strictement fonctionnel des problèmes urbains ne soit plus considérée par ceux qui en avaient été les principaux acteurs comme une question hors de propos, comme une "question déplaçée".
A partir du moment où l'administration voulut enrôler les chercheurs dans le sens d'une modélisation centralisatrice et normatrice généralisée, le jeu se dérégla. Ces derniers perdirent les interlocuteurs attentifs grâce auxquels ils s'étaient formés. Il y eut explosion parce que tous ces chercheurs qui, depuis fort longtemps, se frottaient au pouvoir dans les bureaux d'études, qui produisaient des savoirs et de la critique, et qui n'étaient, contrairement à ce que l'on a souvent dit, ni des imbéciles ni des valets, se trouvèrent soudain en porte à faux par rapport aux nouvelles doctrines urbaines dont on voulait faire d'eux les serviteurs. A l'irruption de violence faite à la ville par les nouveaux décideurs répondit, comme en écho, une révolte des chercheurs, qui fut souvent débordée par le tour de violence théorique que prirent alors les débats. On fit de mai 68 le "degré zéro" de la pensée urbaine. Le monde de la recherche fut alors divisé en deux : l'avant (celui de la "collaboration" entre les chercheurs et les agents du pouvoir), et l'après (celui de la pensée critique). Ainsi avait-on jeté le bébé avec l'eau du bain.
Pour comprendre comment on en était arrivé là, il faut une fois de plus remonter à la colonie et voir comment la prise du pouvoir par les techniciens du Plan de Constantine avait fait retour sur le sol national. Le grand problème que l'on avait en France depuis la guerre en matière d'aménagement du territoire était la partition du pouvoir entre deux institutions porteuses de traditions éthiques et professionnelles différentes : le Ministère de la Construction, héritier d'un humanisme dont il faut chercher les racines dans des mouvements aussi composites que le Musée Social, le catholicisme social, le socialisme d'entre deux-guerres porté par Henri Sellier et la résistance - le Commissariat du Plan, structure extra-administrative directement rattachée au Premier Ministre, et plus portée par les courants descendants d'X-Crise et par les clubs issus de l'après-guerre .
J'ai montré ailleurs (1989) comment le Corps des Ponts, dans la lancée coloniale, fut un élément déterminant dans la solution de ce conflit qui dura de 1945 à la création d'un Ministère de l'Equipement (1966). La stratégie de ce dernier fut d'obtenir la haute main sur les questions d'urbanisme, jusqu'alors dévolues aux fonctionnaires de la Construction, par une alliance avec le Plan .
Du point de vue qui nous intéresse ici, l'enrôlement des sciences sociales par le nouveau dispositif mis en place, ressembla fort à la manière dont on avait procédé lors du Plan de Constantine. La conception de l'aménagement qu'eurent les planificateurs de l'époque allait bien au-delà du keynésianisme. Elle fut d'imposer d'en haut, par voie législative et réglementaire (la loi foncière de 1967), une vision totalisante et "scientifique" de la réforme urbaine. Le Ministère de l'Equipement était chargé d'en produire la doctrine et la méthode, et l'on créa sur le terrain les institutions locales (Agences d'Urbanisme, GEP, OREAM), nécessaires à leur diffusion. Cette conception missionnaire de l'action publique, où la totalité du savoir ne pouvait venir que de Paris, où la volonté réformatrice du Corps des Ponts était portée hors d'atteinte du contrôle social, s'appuyait sur une vision extrêmement centralisatrice et antidémocratique de l'aménagement.
Elle reposait aussi sur une conception très hiérarchique de l'équipe pluridisciplinaire, là encore venue en ligne droite d'Algérie. Dans cette tour de Babel de la pluridisciplinarité, la langue mathématique eut tôt fait de devenir l'esperanto, dans l'exercice duquel se distinguèrent les économistes. Ainsi s'opéra progressivement un glissement, du travail normatif et réglementaire aux modèles de développement. L'urbanisme rationnel et scientifique imposait que l'on purifiat l'économique de ses scories politiques ou sociales.
Quand un subdivisionnaire des Ponts, en poste en province, prend une décision, il a en face de lui un certain nombre de forces avec lesquelles il doit composer (des maires, un sénateur, d'autres ingénieurs,...) mais qui, en même temps, garantissent sa décision. Son erreur est d'autant plus acceptable qu'elle est assujettie à la singularité d'un territoire. Si, au contraire, le pouvoir doit être entièrement conçu à partir du centre et par pure édiction de modèles pour la France entière, tout droit à l'erreur est alors dénié. Le planificateur central n'a plus qu'une légitimité spéculative, dont on exige qu'elle soit en même temps parfaitement opérationnelle ; quelle angoisse ! En faisant glisser la réalisation du territoire local au territoire central, le réel s'évanouit. Il ne reste plus alors qu'à faire des maths.
On est maintenant mieux armé pour comprendre les dérapages qui se produisirent alors dans le rapport entre les sciences sociales et le pouvoir. En tant que mouvement de modernisation et période de très grande mutation, le gaullisme avait besoin de chercheurs, pour prendre les marques de la société civile. En tant que régime autoritaire, il avait tendance à croire que les sciences sociales pouvaient être facilement assujetties. Alors que la concrétisation institutionnelle de ce mouvement requérait beaucoup de doigté et de capacité négociatrice, elle fut faite à l'un des endroits de l'administration qui incarnait le sens le plus hiérarchique et l'approche la plus technocratique de l'appareil d'Etat .
Les intellectuels oublient peut-être un peu trop souvent que le cours des idées ne dépend pas seulement de leur propre capacité de débat. Les querelles d'école n'ont d'intérêt et de sens que si elles sont restituées dans les vagues de fond qui les portent. Si l'on veut comprendre pourquoi mai 68 eut une telle résonance dans le domaine de la ville, c'est parce qu'une certaine frange de praticiens et de fonctionnaires, que les chercheurs avaient en face d'eux, furent ébranlés dans leurs certitudes. Parfois même allèrent-ils au-delà des critiques que l'on faisait alors. Du coup, la recherche qui, depuis les années cinquante, avait parlé dans le désert, devint soudain crédible. Pour en capter la voix, l'Etat créa alors à sa marge un certain nombre d'institutions (par exemple le CORDES ou la Recherche Urbaine). Il tenta de restaurer par d'autres moyens les formes de contacts entre chercheurs et réformateurs que la crise avait interrompues. Lorsque, par exemple, au début des années soixante-dix, l'administration eut l'idée de fonder des programmes mobilisateurs expérimentaux (Lorrain, 1991) comme lieu d'apprentissage de la décentralisation, elle eut à nouveau le réflexe de s'appuyer sur les sciences sociales. Parce qu'ils étaient les héritiers de la décennie précédente et qu'ils avaient accompli leur propre révolution, les fonctionnaires qui furent à l'origine de ce mouvement renouaient avec une tradition qui avait été interrompue.
Conclusion
Il est un phénomène constant dans l'histoire des idées. Entre la période de leur gestation et celle de leur socialisation, il est très rare qu'il y ait coincidence. On voit souvent le côté spectaculaire et médiatique des nouvelles doctrines mais on oublie tout ce travail discret de germination de la pensée à travers le terrain, le contact et l'expérience. Si les chercheurs d'aujourd'hui peuvent faire correctement leur travail, c'est souvent parce que, vingt ans plus tôt, d'autres chercheurs avaient fait le "sale boulot". Leur confrontation aux décideurs de l'époque les avait aidés à poser les bonnes questions, mais elles ne pouvaient être entendues. Sans doute pourra-t-on dire dans vingt ans la même chose sur ce qui se passe de nos jours. La seule différence est probablement que ceux qui travaillent en 1994 dans nos "quartiers à problèmes" ont souvent les cheveux un peu plus crépus que les chercheurs aux yeux bleus et à la peau blanche qui oeuvraient autrefois dans les bidonvilles du tiers-monde.
Les principes actifs mis en valeur par la lecture coloniale sont probablement les mêmes que l'on peut voir à l'oeuvre aujourd'hui mais ils sont tout autant inaudibles. Un vieil ami, parmi ces réformateurs dont il fut question tout au long de ce texte, m'écrivait récemment : "si aujourd'hui se posaient les mêmes problèmes qu'il y a trente ans, comment faire en sorte que les mêmes erreurs ne soient pas commises ? Concrétement, avec un taux démographique de 3% annuels dans les villes, ne referait-on pas les grands ensembles ? Il n'y a plus sourd qui ne veut entendre. Je me souviens que, voici trente ans, d'aucuns posaient déjà (dans le désert) des questions sur les risques générés par un traitement purement fonctionnel des problèmes urbains. Cette expérience pourrait peut-être conduire à prêter une plus grande attention à ceux qui cherchent à faire résurgir la mémoire pour mieux s'interroger sur la société urbaine de demain" . Looking back to the future !
En arrière-plan du type de lecture que je viens d'esquisser se profile un vieux débat épistémologique, où les sciences sociales ont généralement été perdantes. Il existe, dans le fond, deux manières de produire le savoir. L'une, héritée des Lumières, procède par quantification et par production de modèles. Si cette manière abstraite d'arraisonner le réel a fait ses preuves dans le domaine de la production des objets matériels et immatériels (par exemple la ville en tant qu'équipement ou réseau), elle ne nous dit rien sur les hommes.
La seconde manière de produire du savoir est celle que pratiquent les sciences sociales qui, bien que souvent nostalgiques du positivisme et des sciences exactes, ne peuvent jamais fonctionner sur la base de modèles préétablis. Dans leur cas, la formation des idées et la vérification des faits procède par expérimentation et frottement social (la polis et la métis). Sans doute pourrait-on dire d'elles qu'il en est de leurs concepts et de leurs théories comme des hommes et des groupes dont elles ont à rendre compte. Sans cesse soumises à la polysémie du sens, leur capacité heuristique s'alimente de leurs tensions internes et externes. A l'inverse de la pensée modélisante, pour qui l'emprise sur le réel dépend de l'inertie des objets dont elle traite, leur fécondité relève au contraire de leur capacité d'action et de rétroaction avec des sujets pensants. Il est grand temps que le chercheur renonce à répéter le récit de l'autre selon les règles de sa propre mise en intrigue .
A partir du moment où l'extériorité absolue du chercheur ne peut plus être considérée que comme une douce illusion, la seule ressource dont il dispose est alors d'introduire la réflexivité au coeur-même de l'acte de connaissance, interrogeant in situ ses circonstances, ses procédures et ses enjeux. Cette manière de construire ses objets tout en prenant de la distance par rapport à ses propres constructions, de mettre ses propres théories en permanence à l'épreuve du social en train de se construire, constitue curieusement et paradoxalement le seul garant de son identité et de l'efficience cumulative de ses savoirs.
Alfortville,
cinquantenaire du débarquement de 1944.
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Ch. TOPALOV, History of Urban Research : the french Experience since 1965, International Journal of Urban and Regional Research n° 4, déc. 1989, pp. 625 à 651.
1 Par exaple A. Drouard (1982), M. Amiot (1986), A. Caillé (1986), A. Huet (1988), A. Sauvage (1988), C. Topalov (1989), la revue Les Annales de la Recherche Urbaine, la revue Politics,...
2Phénomène étatique (le financement des chercheurs par la DGRST, par le CORDES, organisme du Commissariat au Plan, par le Ministère de l'Equipement et par d'autres administrations) considéré en même temps comme mouvement intellectuel.
3On a vu récemment ce même acharnement thérapeutique dans une ville comme Montréal (qui n'avait pourtant pas eu de problème de guerre) et que l'on appela du nom de "révolution tranquille".
4Certains chercheurs pensent que, du point de vue économique, les colonies n'ont pas été tellement profitables à la France (J.Marseille, 1986). Je crois que cette vision des choses est beaucoup trop comptable, économiciste, et qu'elle ne tient pas compte d'une multiplicité de profits techniques, culturels et idéologiques que l'on en a retirés.
5Après la seconde guerre mondiale, un Directeur des Travaux Publics en Algérie avait plus de pouvoir et de liberté qu'un Ministre de la Construction en France. En comparaison de ce qui pouvait être fait dans les colonies, les administrateurs et les ingénieurs des protectorats avaient probablement les coudées encore plus franches. Confrontés à des sociétés indigènes, ils n'avaient pas à subir les règles et les contradictions politiques que la métropole projetait davantage sur la colonie. Ainsi le Maroc et la Tunisie (protectorats) furent généralement le lieu d'innovations technologiques ou administratives plus importantes encore que l'Algérie et l'Afrique Noire.
6qu'il m'a été donné de vivre pendant trois ans.
7Le Plan de Constantine eut un effet multiplicateur sur les bureaux d'études qui recrutèrent alors un grand nombre de spécialistes dans toute la gamme des sciences sociales.
8 J'ai été frappé en 1986 de constater combien le Plan de Constantine qui, en son temps, ne devait durer que cinq ans, constituait encore, vingt cinq ans plus tard, la base conceptuelle et bureaucratique de l'administration algérienne de l'industrie, de l'urbanisme et de la construction, ce qui n'est évidemment pas indifférent aux énormes difficultés que connait actuellement ce pays.
9J'assistais à Oran en 1959 aux premières tentatives de la jeune Société de Mathématiques Appliquées, issue de la Banque de Paris et des Pays-Bas, pour quantifier la régionalisation de l'espace
10L'association, à cette époque, de Pierre Bourdieu aux équipes de l'INSEE qui travaillaient sur le terrain, fut à l'origine d'une longue collaboration.
11Service Technique Central d'Aménagement et d'Urbanisme, du Ministère de l'Equipement, dont il sera question plus loin.
12Groupe d'Etudes et de Programmation, créé dans la plupart des grandes villes, et sous les ordres du Directeur Départemental de l'Equipement.
13Organisation d'Etudes d'Aire Métropolitaine, créée pour contrebalancer le poids de la région parisienne dans l'urbanisation de la France.
14Que le lecteur ne m'en veuille pas si je fais ici usage de hiéroglyphes. L'usage du sigle relève d'une sorte d'esperanto lié en partie à la pratique de l'interdiscipline.
15Il n'est peut-être pas sans intérêt de remarquer que les premières critiques sérieuses que l'on a faites du "comprehensive planning" et des modèles urbains proviennent de planificateurs nord-américains qui tous avaient travaillé en Amérique Latine (J. Friedmann, Bolan, Lindblom, Stöhr,...).
16et dans le financement de la "recherche urbaine" des années soixante-dix.
17Mouvement réformateur, en partie issu du Le Playsisme, dans lequel se rencontraient
ingénieurs, médecins hygiénistes, urbanistes et démographes.
18Les protagonistes de cette loi étaient des réformateurs sociaux qui, à la fois, voulaient imposer l'idée d'aménagement et de planification urbaine - et celle d'embellissement, de défense du patrimoine bâti et paysager.
19 qui ont d'ailleurs été souvent mêlés à la question coloniale (Savoye, 1994).
20Par exemple le bidonville (Descloîtres et Reverdy), les camps de regroupement (Bugnicourt), la paysannerie kabyle et le déracinement dans les villes (Bourdieu et Sayad), les HLM (Marié).
21 Mot d'une langue indienne signifiant "donner", et désignant une institution et des cérémonials de fête observés au XIXème siècle par les ethnologues chez les peuples de la côte nord-ouest des USA et du Canada. Selon leur générosité les donateurs gagnaient ou perdaient du prestige aux yeux de tous et il en était de même des donataires, selon leur capacité à rendre ultérieurement plus qu'ils n'avaient reçu.
22Mot importé d'outre-Atlantique dans les années soixante (Bolan, Friedmann,..).
23Mouvement qui a fonctionné dans le cadre de l'Association des Anciens Elèves de l'Ecole Polytechnique.
24Mouvement qui permit à divers courants intellectuels (Esprit, X-Crise, économistes et sociologues, protestants et catholiques,...) de confronter leurs idées. La plupart de ceux qui participèrent au mouvement eurent un rôle important dans l'appareil d'Etat de l'après-guerre. La position de certains d'entre eux (Bloch-Laîné, Gruson, Chombart de Lauwe,...) qui étaient particulièrement sensibles à la question des consommations collectives, fut de se placer à l'articulation du projet industriel et du projet urbain.
25dont l'un des plus éminents fut le Club Jean Moulin.
26Deux ingénieurs des Ponts, formés à l'école du Plan de Constantine, furent à l'origine de ce rapprochement ; A. Laure, appelé par P. Massé au Commissariat au Plan - G. Pébereau, qui à la fois cumulait au Ministère de l'Equipement, récemment créé, les fonctions de Directeur de cabinet du Ministre et de patron de la principale Direction de ce Ministére, celle de l'aménagement et de l'urbanisme (DAFU). Dans la région parisienne P. Delouvrier, qui avait été nommé par De Gaulle Gouverneur de l'Algérie avant l'indépendance, fut l'un des promoteurs essentiels de la nouvelle politique.
27Ce n'est évidemment pas un hasard si le premier organisme à "flamber" en mai 68 a été le STCAU (Service Technique Central d'Aménagement et d'Urbanisme), organisme du récent Ministère de l'Equipement et principal porteur des doctrines aménagistes dont il vient d'être question. La plupart des jeunes Ponts qui appartenaient à cet organisme participèrent à la grève.
28Lettre de Bernard Archer de mars 1994. Le cursus de cet ingénieur centralien est typique de l'itinéraire réformateur d'après-guerre, hérité d' X-Crise et d'Uriage. Archer commença sa carrière au début des années soixante comme directeur de la première Agence d'Urbanisme métropolitaine (Rouen), qui avait largement été devancée par celle d'Alger, fondée par des disciples de Le Corbusier dans les années cinquante. Après avoir travaillé en Algérie dans le cadre d'un bureau d'études (le BERU), puis en France dans diverses succursales de la Caisse des Dépôts, cet ingénieur fut le premier directeur (1984/87) de l'une de ces institutions créées à la frange de l'appareil d'Etat (le Plan Urbain), auxquelles j'ai fait allusion précédemment. Il est actuellement le responsable d'un institut de génie urbain, fondé à Lyon en 1988.
29 Alain Tarrius, document inédit.
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